La lettre de Bruno Magras à la ministre des Outre-Mer

Les motifs impérieux demeurent pour entrer dans les territoires d’outre-mer, un blocage que beaucoup d’ultramarins ont de plus en plus de mal à comprendre et accepter. D’ailleurs ce mercredi 3 juin ces restrictions ont finalement été levées pour la Corse, mais toujours pas pour les outre-mer. Sans une ouverture au moins nationale, la moindre reprise économique est impossible pour ces territoires qui vivent en grande partie du tourisme. Après le vœu formulé vendredi 29 mai par le conseil territorial, mardi 2 juin, le Président de la Collectivité de Saint-Barth a adressé un courrier à la ministre Annick Girardin. Il demande au minimum un calendrier de réouverture de l’île, au mieux une levée immédiate des restrictions pour tous les voyageurs, afin de sauver ce qu’il peut rester de la saison touristique. Bruno Magras qualifie le traitement spécial réservé aux outre-mer de « discriminatoire », et prévient que sans ouverture rapide, il sollicitera une aide financière massive de l’Etat, c’est à dire une exonération de la DGC pendant cinq ans (la Com verse environ 3 millions d’euros par an à l’Etat) et une prise en charge des pertes d’exploitation des entreprises locales.

 

La lettre dans son intégralité :

 

 

 

Madame la Ministre,

   

Saint-Barthélemy n’a connu aucun nouveau cas de Covid-19 depuis plus de deux mois. Saint-Barthélemy est désormais doté de capacités locales de test PCR dix fois supérieures aux capacités nationales rapportées au nombre d'habitant. Ces capacités ont été entièrement acquises et financées par la Collectivité de Saint-Barthélemy, dans le cadre d'un projet-pilote lancé en accord avec l'ARS. Elles vont encore augmentées, avec pour objectif affirmé de rouvrir l’île au tourisme international sans délai. Nous avons des lieux adaptés pour isoler les éventuels cas positifs. Nous avons même soumis un prototype de formulaire électronique à l’entrée, sorte d’ESTA sanitaire, formulaire qui simplifierait et sécuriserait les procédures de contrôle des entrées. Aucun territoire français ne peut se prévaloir d'une telle situation. Enfin, je rappelle que Saint-Barthélemy ne fait pas partie de l’espace Schengen. Les déplacements vers les Etats-Unis ou d'autres territoires tiers peuvent donc être rapidement rétablis sans qu’un accord européen soit nécessaire.

 

Parallèlement, j’observe qu’en métropole, et dans l’espace Schengen, les restrictions à la circulation sont ou vont être très prochainement levées. Les annonces se multiplient avec pour objectif de relancer le tourisme. Pendant ce temps, les Antilles françaises ne se voient proposer aucun calendrier clair, aucun horizon économique. Même les déplacements entre les îles françaises demeurent subordonnés à un motif impérieux par le décret n°2020-663 du 31 mai 2020, alors qu’un Italien pourra bientôt visiter Paris et y boire un verre en terrasse ! Ce traitement différencié de nos îles, et de Saint-Barthélemy en particulier, apparaît de plus en plus injustifié, inéquitable, pour ne pas dire discriminatoire.

 

La situation de Saint-Barthélemy est encore plus inquiétante. Le tourisme y représente une part beaucoup plus importante de l’activité économique que dans les autres outre-mer. De plus, le confinement nous a frappés en pleine haute saison touristique, à la différence de la métropole.  Et la clientèle française ou européenne est marginale chez nous. Il ne nous reste que trois petits mois pour sauver ce qui peut l’être avant une incertaine saison 2020-2021.

 

Je ne quémande aucune aide de l’Etat. Je demande simplement des engagements fermes et clairs sur un calendrier rapide de réouverture de nos frontières au tourisme international dès juin 2020. Le protocole sanitaire accompagnant ce calendrier doit aussi être réaliste. Rouvrir les frontières en exigeant une quatorzaine stricte ou trop contraignante pour nos visiteurs serait un jeu de dupe.

 

En revanche, grâce à nos investissements, nous sommes prêts à mettre en œuvre des protocoles sanitaires incluant des tests à l’arrivée ou au cours du séjour de nos visiteurs. Cet objectif, nous l’avons affiché depuis plusieurs semaines. Je l’ai présenté au président de la République qui l’a approuvé il y a un mois.

 

Saint-Barthélemy est une collectivité dotée de l’autonomie régie par l’article 74 de la Constitution. Son conseil territorial a adopté à l’unanimité, vendredi 29 mai 2020, un vœu demandant sans délai la réouverture de ses frontières au tourisme international, sans quatorzaine. Vous avez donc le feu vert de Saint-Barthélemy pour expérimenter audacieusement.

Les semaines passent et la fenêtre pour relancer le tourisme cet été se réduit chaque jour. Des décisions doivent être prises rapidement.

 

Je vous demande donc de prendre position dès cette semaine sur les points suivants, afin que tous les acteurs socio-professionnels de Saint-Barthélemy puissent s’organiser en conséquence :

 

-Les visites d’agrément seront-elles autorisées à partir du 15 juin ? y compris aux non-européens ?

 

-Un protocole sanitaire, sans quatorzaine associée, incluant deux tests PCR, le premier à l’arrivée ou réalisé moins de 72h avant, le second dans un intervalle de temps à préciser, peut-il être expérimenté ?

 

Saint-Barthélemy est prête. Nous avons pris nos responsabilités. Nous apportons des garanties fortes. Nous avons proposé une stratégie claire depuis plusieurs semaines. Nous souhaitons maintenant connaître l’ambition de l’Etat pour notre île : l’asphyxie économique, avec toutes ses conséquences, ou le redémarrage immédiat.

 

Si l’Etat s’obstinait malgré tout à maintenir sous cloche Saint-Barthélemy, et donc à condamner notre économie à un effondrement certain, je puis d’ores et déjà vous adresser une demande d’aides financières massives qui devrait inclure a minima une exonération du paiement de la DGC par la Collectivité à l’Etat pendant 5 ans, ainsi qu’une prise en charge des pertes d’exploitation de nos entreprises du secteur touristique pour 2020.

 

Je vous prie de croire, Madame la Ministre, en l’assurance de mes respectueuses salutations.

 

Le Président du Conseil Territorial, Bruno Magras