Henriette Malespine © Domaine Félicité

Henriette Malespine, la marraine des écoliers

Dans la petite case sur les hauteurs du Domaine Félicité, Arlette Magras redonne vie à “Marraine”, celle qui a permis aux enfants de la campagne d’avoir accès à l’instruction, dans les années 20. Ce lieu illustre parfaitement la connexion entre patrimoine et éducation, le thème de la 37e édition des Journées Européennes du Patrimoine, qui se sont déroulées les 19 et 20 septembre.

Ses anciens élèves ont longtemps gardé en mémoire sa sévérité. «Elle leur tirait les oreilles », rapporte Arlette Magras, dans la maisonnette où Henriette Malespine a fini sa vie. Mais pour celle qui fait perdurer la mémoire de l’île au Domaine Félicité, “Marraine” ou “Mam’zelle Malespine” est avant tout une femme qui s’est battue pour l’éducation. Dans la “Case de Bas” du Domaine s’étale sur un mur entier l’arbre généalogique des Magras, «  sans les pièces rapportées », précise la passionnée. Pourtant, c’est vers un tableau moins impressionnant qu’elle attire l’attention. Un cadre où des photos en forme de médaillon représentent Victoire Baraton avec ses deux filles : Gabrielle et Henriette. «C’était une belle femme », s’enthousiasme la tenante du Domaine en regardant le portrait de l’institutrice. Contrairement à sa soeur Gabrielle, Henriette n’a pas eu d’enfant. Pourtant, l’aînée devient très vite “Marraine”, la figure maternelle de ses neveux et nièces, puisque Gabrielle perd la vie en accouchant de son troisième enfant.

Cet épisode douloureux se produit en 1919, des années après l’installation de ces Guadeloupéennes sur l’île. Depuis 1905, année de leur arrivée, Henriette Malespine a en charge l’éducation de nombreux enfants. Elle est institutrice à l’école publique de filles de Gustavia. Envoyée par le service de l’instruction publique de Guadeloupe, elle fait ses preuves en tant que stagiaire provisoire avant d’être engagée définitivement un an plus tard. Dès ses débuts, Mademoiselle Henriette Malespine doit se montrer ferme et responsable. Elle gère à elle seule les trois niveaux : cours préparatoire, cours élémentaire et cours moyen. Dans la pièce qui faisait office de salon, Arlette Magras tourne avec délicatesse les cahiers où sont inscrits d’une écriture soignée les partitions des chants comme La Marseillaise et Le Printemps.

Gustavia étant une école laïque, il y a des enseignements antialcooliques mais point religieux. Lorsque l’on pénètre dans la chambre de “Marraine”, sa dévotion pour la religion catholique saute aux yeux. Une chapelle «comme dans toutes les maisons », des chapelets et des livres de prières ornent les murs bleus. Arlette raconte avoir récupéré dans ses livres de prières un nombre inimaginable d’images religieuses. «J’en ai rempli trois albums ! Elle était très catholique, elle voulait que les enfants aient une éducation religieuse. » Qui sait, c’est peut-être cet objectif qui la pousse à démissionner de l’école de Gustavia en 1920. Elle s’associe alors au projet du Père de Bruyn de pourvoir une instruction aux enfants de la campagne.

L’école clandestine
dans une boutique

Les nombreux obstacles à l’ouverture de cet établissement privé catholique ne la découragent pas. Face au premier refus de la Guadeloupe en 1922, elle monte ce que d’anciens élèves appellent “L’école Clandestine”. Dans une boutique à Anse des Cayes, elle fait cours à ses neveux et nièces qui sont vite rejoints par d’autres enfants du quartier. Cette clandestinité lui vaut même une arrestation par les gendarmes. Son combat pour l’éducation porte ses fruits le 1er mars 1926 avec l’ouverture de l’école Sancta Maria (là où se trouvait l’école de danse détruite par Irma). C’est donc sous la direction de Mademoiselle Malespine que trente-cinq élèves de la campagne étudient à l’école catholique dès la première année.

Paiements en paquets
de riz ou en bois

Jusqu’en 1931 où elle est rejointe par trois “monitrices”, Henriette gère tout de front. Elle note scrupuleusement les absences de chacun dans un registre qu’Arlette a conservé. On peut y lire «temps pluvieux » dans la marge, lorsque les absences étaient plus nombreuses. L’éducation des enfants étant la priorité, l’école s’adapte au portefeuille de chacun. Dans le cahier où la directrice tient les comptes pour la cantine, beaucoup de paiements étaient effectuées en nature : 12 figues, 2 paquets de riz ou 1 paquet de bois. « Elle avait même acheté des vaches pour nourrir d’un bol de lait les enfants qui arrivaient à l’école le ventre vide », raconte Arlette Magras en désignant une photo des bovins.

Droite dans ses bottes, Mademoiselle Malespine n’a confiance qu’en ses pieds. «Elle n’a jamais voulu monter sur un cheval », explique sa descendante. Ainsi, deux fois par semaine, elle va jusqu’à Lorient à pied pour former les monitrices. Après 21 ans de service à l’école de Colombier, elle décide de se consacrer à sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Son remplacement prend plus de temps que prévu. Durant trois mois, elle se partage entre l’école de Colombier et le chevet de Victoire.

En 1949, à la mort de celle-ci, Henriette Malespine vient s’installer dans la petite case qu’Arlette Magras a transformée en musée à son honneur. A l’image du reste de sa vie, Henriette retraitée transmet les valeurs qui lui tiennent à coeur en enseignant le catéchisme et allant voir les malades. Elle est accompagnée jusqu’au bout par ses neveux et nièces dans cette petite case Saint-Barth, où Arlette Magras la fait revivre lorsqu’elle raconte les souvenirs de “Marraine”.

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Journal de Saint-Barth N°1390 du 23/09/2020

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