Valorisation des langues régionales de Saint-Barthélemy : c’est raté

Nous attendions avec impatience le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur les langues régionales outre-mer. Si les propositions formulées par son auteure, la Saint-Martinoise Isabelle Biaux-Altmann, sont intéressantes, grosse déception à la lecture du paragraphe concernant Saint-Barthélemy.

 

Comment valoriser et préserver le patois et le créole de Saint-Barth ? Le CESE vient de publier une étude sur les langues régionales outre-mer, l’intérêt et les moyens de les faire vivre et perdurer. Ce rapport a été rédigé par la conseillère de la délégation outre-mer Isabelle Biaux-Altmann, notaire de profession, établie à Saint-Martin. Elle a rendu au terme d’une année de travail 170 pages d’état des lieux et onze recommandations sur le sujet.

Le bât blesse à la lecture du court paragraphe concernant Saint-Barthélemy. Le voici reproduit : “Le multilinguisme est très prononcé à Saint-Barthélemy. L'usage du créole trouve son origine dans la période esclavagiste durant laquelle le brassage de multiples populations rendait nécessaire le recours à une langue véhiculaire commune. L’anglais, l’espagnol également présents sont issus des flux migratoires et touristiques. Le créole de Saint-Barthélemy, appelé “patois”, influencé par le créole martiniquais, est présent dans la partie Sous le vent de l’île, tandis que l’anglais et le français sont majoritairement parlés à Gustavia. L'enseignement public est dispensé en français dans les cinq établissements scolaires, langue qui n'est généralement pas la langue maternelle des élèves (le plus souvent anglophones ou créolophones). L’anglais est la langue seconde obligatoire enseignée dans les écoles.”

 

Pas besoin d’expert

Pas besoin de faire appel à un linguiste pour différencier le patois du créole : ce sont deux langues bien distinctes. L’enseignement est dispensé en français comme dans tous les territoires du pays, effectivement, mais c’est bien la langue maternelle de l’immense majorité des élèves. Si certains sont créolophones ou patoisants, cela n’est pas une barrière à l’école puisque tous parlent aussi (d’abord ?) français. Quant à la présence d’élèves anglophones – les lusophones sont très certainement plus nombreux -, il s’agit dans ce cas-là de langues étrangères et non de langues régionales.

De même, sur l’origine du créole du Vent les spécialistes sont en désaccord : le créoliste Robert Chaudenson parle d’une influence martiniquaise due à l’importation d’esclaves ; l’universitaire américaine Julianne Maher l’attribue au déplacement de la population de Saint-Barth à Saint-Vincent pendant l’une des occupations anglaises, au milieu du XVIIIe siècle.

 

D’où viennent les informations erronées de Mme Biaux-Altmann, qui pourtant vit depuis 1999 à Saint-Martin, juste à côté de nous ? Une rapide recherche permet de retrouver la bévue initiale : elle a été commise en 2011, déclarée Année des outre-mer par Nicolas Sarkozy. Des Etats généraux du multilinguisme outre-mer étaient notamment organisés en Guyane. A la manoeuvre, la Délégation Générale à la Langue française et aux Langues de France (DGLFLF) organisme gouvernemental qui emploie une trentaine de personnes.

Des fiches d’identité pour chaque territoire ont notamment été éditées, et celle concernant Saint-Barthélemy décrit les langues qui s’y parlent en ces termes : “Le créole appelé “patois”, fortement influencé par le créole martiniquais, est plus présent dans la partie Sous le vent de l’île, tandis que les créolophones se retrouvent majoritairement dans la partie Au vent.”

 

Correction de tir en 2020

Sur son site, la DGLFLF produit de nombreux travaux sur les langues ultramarines, mais difficile de trouver mention de Saint-Barthélemy. « Le fait que ce territoire ne soit pas systématiquement mentionné dans certaines de nos pages consacrées aux outre-mer n'est pas le fruit d’une quelconque indifférence à son égard (ni même de son statut de collectivité, qu’il partage avec d’autres territoires), mais bien le symptôme d’un manque de données », rassure Annick Lederlé, responsable de la mission sensibilisation des publics de la DGLFLF. «Alors que certains territoires introduisent systématiquement des questions linguistiques dans leur recensement local (c’est ce que fait le service territorial de la statistique des îles Wallis-et-Futuna, par exemple), d’autres ne disposent pas de données chiffrées et/ou régulièrement mises à jour. A notre connaissance, ni les services municipaux de Saint-Barthélémy ni l’Insee ne mettent actuellement à disposition du public des données linguistiques relatives à la situation du territoire. »

 

Le peu d’études réalisées sur les langues de Saint-Barthélemy aura induit en erreur l’auteur de cette fiche écrite en 2011, puis le CESE. Les états généraux du multilinguisme avaient donné lieu à la Déclaration de Cayenne : déjà, une liste de préconisations pour mettre en valeur les langues ultramarines.

 

Malgré les approximations sur Saint-Barthélemy, tout n’est pas perdu. L’ensemble des travaux issus des Etats généraux du multilinguisme a été mis en ligne en 2014. « Le support de publication choisi est collaboratif précisément pour que les informations soient éventuellement corrigées, si besoin », indique Annick Lederlé. « La DGLFLF organise justement en 2020 de nouveaux Etats généraux du multilinguisme dans les outre-mer, qui permettront de refaire le point sur ce qui est connu – et sur ce qui l’est moins – des situations sociolinguistiques actuelles des territoires ultramarins. » Voilà une belle occasion de corriger le tir.



JSB 1336

Journal de Saint-Barth N°1336 du 25/07/2019

Valoriser le patois et le créole
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