La Marquise qui rêvait de piloter des avions de chasse

Destinée aux arts ménagers par sa mère, Marie-Josèphe Bourdery, devenue Madame la Marquise de Balincourt et installée à Saint-Barthélemy, est un personnage inattendu au parcours riche, qu’elle raconte dans un récit autoédité, “Juin 43”.

 

Ne pas se fier aux apparences. Marie-Josèphe Testu de Balincourt, un patronyme très aristocratique, a choisi un nom d’artiste qui ne l’est pas moins : la Marquise de B. Un titre véridique, issu de son mariage avec Roch Testu de Balincourt. Marie-Josèphe est une dame élégante et délicate, qui s’adonne à la peinture à ses heures perdues, dans sa maison de Saint-Barthélemy. Cette femme est aussi parmi les premières à avoir piloté des avions en France ; elle a élevé seule sa fille dans les années 70 après la rupture avec un mari qui dissimulait ses dettes, enseigné à des écoliers turbulents à Djibouti, tiré le portrait à Marlon Brando à Tahiti… Une histoire de vie empreinte de liberté, et d’un sentiment que l’on peut toujours recommencer. « Quand on veut sa liberté, on la prend », dit-elle simplement en haussant les épaules. Un caractère bien trempé bien qu’invisible à l’oeil nu. Peut-être un héritage de son grand-père Bourdery, un prêtre qui avait publiquement renié l’Eglise catholique pour devenir pasteur, se marier et donner naissance à dix enfants. Et de son père, soldat à pied durant la Seconde guerre mondiale, que son travail de haut fonctionnaire a conduit à voyager de l’Afrique à la Polynésie, entre autres.

 

La petite Marie-Josèphe a 6 ans quand la famille emménage au Sénégal, qui est alors une colonie française. « Jusqu’à mes 15 ans, on sortait toujours avec un casque colonial sur la tête », se souvient la Marie-Josèphe d’aujourd’hui. Une autre époque, que l’on ressent au fil du récit de son enfance, par les descriptions et les mots employés. Elle connaît plusieurs régions d’Afrique jusqu’à ce que son père n’accepte un poste à Tahiti.

 

Des études d’art ménager

Les années passent, et la jeune fille de bonne famille doit suivre des études. Elle rêve des Beaux-Arts, sa mère insiste pour qu’elle suive une licence d’arts ménagers à Bordeaux. Une autre époque, on vous le répète ! Finalement, elle s’inscrit en chant lyrique, tout en suivant les cours d’arts ménagers, mais d’hésitations en hésitations, elle finit par rejoindre ses parents à Djibouti, où elle enseignera à des classes d’enfants dont elle garde un souvenir ému.

C’est là qu’arrive l’aviation. Hôtesse d’accueil pour Air Djibouti, Marie-Josèphe commence les cours de pilotage et obtient son brevet de pilote privé en 1965. De retour en France, elle rêve d’être pilote de chasse. « J’ai essayé plusieurs fois de contacter l’Armée de l’air, ils ne prenaient pas de femmes de toutes façons. » Elle a aussi conservé et publié la lettre d’Air France, qui lui explique en octobre 1967 qu’elle n’embauche pas de femmes, « mais que cette question est à l’étude. » Elle se souvient : « C’est vrai que ça attirait l’attention à ce moment là, il fallait faire sa place. » Les choses progressent doucement : en 2018, 5% des pilotes de ligne étaient des femmes selon l’International Society of Women Airline Pilots.

 

Jeune mariée, elle est aussi désireuse de fonder une famille, peu compatible avec la vie de pilote de l’air ; c’est chose faite, momentanément puisque deux ans après la naissance de sa fille, le couple se sépare.

 

Décidée à ne pas faire du pilotage son métier, trop incertain pour élever sa fille tranquillement, Marie-Josèphe n’arrive pourtant pas à y échapper. Elle se forme à la radiologie, puis devient monitrice d’auto-école. Elle est embauchée par l’ECF (ecole de conduite française) en 1981, alors que la société se lance justement dans la formation aéronautique. Double compétence oblige, elle est en charge de développer la filière, qui fera long feu. Elle poursuit son perfectionnement aux commandes d’avions bimoteurs, avant de se stabiliser à Marseille où elle enseigne la conduite autant que le pilotage. « Quand j’étais petite mon père me disait : “On fera de toi une pilote de course !” J’ai toujours aimé les moteurs, la puissance, la mécanique. Et à chaque fois que j’ai fait machine arrière, quelque chose m’a ramené vers l’aéronautique. »

 

Marie-Josèphe raconte son parcours dans un livre, “Juin 43”. Un récit un peu mécanique et policé de son parcours, depuis l’histoire de ses grands-parents jusqu’à l’ouragan Irma vécu à Saint-Barthélemy, mais truffé d’anecdotes et sans sentimentalisme. Le lecteur reste même un peu sur sa faim quand à ses ressentis. « Je n’ai pas voulu entrer dans des choses trop personnelles. Mais les années passent vite, et je suis plus près de la fin que du début. Beaucoup de souvenirs s’oublient et je trouve ça dommage de perdre tout ça, pour nos enfants. Pour moi, la famille et la transmission, c’est primordial. » Une plongée dans le passé qui engendre aussi une certaine analyse de son existence. « J’ai longtemps été tiraillée par la contradiction entre l’envie de devenir mère de famille et fonder mon foyer, et le pilotage d’avion de chasse. Je me suis renseignée plusieurs fois, mais ils ne prenaient pas de femmes. Ils ont changé ça à l’issue d’une réunion à laquelle j’ai participé avec cinq autres femmes pilotes, en 1983. Quand ils ont commencé à embaucher des femmes, j’avais dépassé la limite d’âge... »

 

L’épilogue : Marie-Josèphe a épousé un certain Roch de Balincourt, propriétaire d’une maison à Saint-Barthélemy où ils vivent tous les deux. Après avoir piloté dans le ciel des Antilles durant des années, le couple vient d’acquérir un ULM en métropole, pour continuer de voler.

 

> “Juin 43”, Marie-Josèphe Testu de Balincourt, 20 euros, en vente à la librairie Barnes, Super U et Chez Jojo.


Journal de Saint-Barth N°1364 du 27/02/2020

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