Assis derrière le petit bureau d’une salle de classe du collège Mireille Choisy, Jason Siegel esquisse un sourire tandis que Georgette, Elise, Armelle, Yvette et Patrick échangent des anecdotes liées à l’évocation de mots en patois. Pour cette première rencontre, les participants ne sont pas nombreux. Suffisamment, toutefois, pour donner une impulsion au travail qu’entend mener le linguiste étasunien. Installé à la Barbade, Jason Siegel a repris les travaux entrepris dans les années 1960 par le linguiste québécois Gilles Lefebvre, ensuite prolongés par Juliane Maher. En l’occurrence, il s’agit pour lui de parvenir à mener à bien un projet de dictionnaire du patois et de ses variantes dans les « parlers » de Saint-Barth. Une vaste entreprise.

Autour de Jason Siegel, linguiste étasunien de la Barbade, des groupes de travail se sont formés pour travailler sur un projet de dictionnaire du patois.
Obtenir l’aval de la communauté
Depuis la fin de la semaine dernière, des groupes de travail se réunissent au collège. Pour bavarder, échanger des idées, des souvenirs, formuler des suggestions. Sous la direction du linguiste qui se doit de respecter un cahier des charges précis. « J’ai obtenu les droits d’auteur du dictionnaire établi dans les années 1960 et 1970 par Gilles Lefebvre, explique Jason Siegel. Si je suis là aujourd’hui, c’est pour savoir ce que l’on veut en faire. J’ai déjà travaillé sur des entrées plus modernes. Mon idée est d’avoir un dictionnaire conforme aux vœux de la communauté. Si j’écris un dictionnaire dont personne ne veut, c’est une perte de temps. Donc il est important que la communauté s’implique dans sa conception. Car créer un dictionnaire s’apparente à une réserve patrimoniale. »
Pour lui prêter main forte et attirer des participants aux ateliers, Elise Magras ne ménage pas ses efforts. «J’essaye de réunir des personnes de différents quartiers, pour avoir plusieurs points de vue. » Car il va sans dire que la diversité de la langue, même sur une aussi petite île que Saint-Barth, est des plus vastes. Au vent, sous le vent, à Gustavia, à Vitet, à Grand Fond, à Anse des Cayes ou à Corossol, les mots et les expressions changent. Les histoires aussi. Comme celle que raconte Armelle qui évoque ce jeune homme qui marchait depuis Anse des Cayes jusqu’à Vitet pour rejoindre la fille dont il était amoureux. Ce qui lui a valu de finir nu dans une mare, jeté là par des jeunes de Vitet jaloux de le voir fréquenter une fille du quartier !
Et puis il y a les surnoms. Ceux donnés à un ancien mais qui restent pour désigner les membres d’une même famille. « Il nous faut les mots, mais aussi les expressions et le contexte, explique Jason Siegel. Se mettre en groupe, trouver un mot, chercher tous les autres mots qui peuvent être en lien. » Un travail de longue haleine mais qui se fait dans une ambiance joyeuse et conviviale teintée, parfois, d’un soupçon de nostalgie. «On parle toujours entre nous en patois, assure Yvette. Les jeunes aussi. » Le patois est donc encore loin d’être éteint. Néanmoins, à l’heure où l’île s’interroge souvent sur son authenticité, sa culture, son « ADN », se pencher sur la préservation de la langue paraît essentiel. Ce qui explique sans doute l’enthousiasme des différents participants aux groupes de travail.
Le vendredi 23 octobre, Jason Siegel a repris le chemin de la Barbade. « Mais je reviendrai en avril, assure-t-il. On travaillera sur les photos pour illustrer le dictionnaire. Car dans l’original, les illustrations sont seulement des dessins et il faut trouver autre chose. » Sans compter tous les mots qu’il reste à explorer.
