Saint-Barth - soumission chimique

La conférence organisée le 22 novembre sur le thème de la soumission et de la vulnérabilité chimique s’est déroulée au Théâtre du Paradis.

Soumission chimique : « Prédateur, ce n’est pas marqué sur le front »

Des mois de travail ont été nécessaires pour parvenir à organiser l’événement. Malheureusement, malgré l’importance du sujet abordé, seule une poignée de personnes a franchi les portes du Théâtre du Paradis, samedi 22 novembre, pour assister à la conférence sur la soumission et la vulnérabilité chimique. Un auditoire confidentiel qui n’a toutefois pas empêché les intervenants d’aborder toutes les problématiques liées à un phénomène qui, s’il n’est pas récent, reste très difficile à combattre. La soumission chimique est l’action de droguer une personne à son insu afin de se livrer à des actions criminelles ou délictuelles. La vulnérabilité chimique concerne des personnes qui, sous l’emprise volontaire de substances toxiques (alcool, drogues…), sont abusées par une personne qui profite de leur état de faiblesse.

« Une forme d’agression mal connue »
La conférence a été organisée par France Victime et la Maison des femmes de Saint-Martin, sous l’impulsion du service social et de la commission des affaires sociales de la Collectivité territoriale. Présidente de la commission, Cécile Rubino Tessier a déclaré en introduction : « La soumission chimique n’a pas été choisie au hasard, car il s’agit d’une forme d’agression encore mal connue, difficile à identifier et pourtant en progression. Elle prive les victimes de leur consentement, de leur mémoire et de leur liberté. Cette violence invisible détruit en silence. En parler, c’est lever un tabou et renforcer la prévention. Ces violences touchent tous les territoires — y compris les nôtres, ici, à Saint-Barthélemy. On pourrait croire que la douceur de vivre nous protège de ces réalités ; ce n’est pas le cas. » Une réalité confirmée un peu plus tard dans la soirée par Marie-Luce Godard, vice-procureur de la République, qui a expliqué : « Nous vivons sur des îles festives (Saint-Martin et Saint-Barthélemy), avec des gens de passage, ce qui représente des risques supplémentaires. Dans un cadre festif, le problème est que les victimes ont déjà consommé de l’alcool ou de la drogue, parfois les deux. De plus, notre gros souci vient des drogues de synthèse qui ne sont pas détectables. La principale difficulté réside alors dans la charge de la preuve. »

Une première alerte en 1982
Sandrine Josso, députée de la septième circonscription de Loire-Atlantique et chargée de mission gouvernementale sur la lutte contre la soumission chimique, était l’invitée principale de la conférence. Parce qu’elle a fait de la lutte contre ce phénomène son cheval de bataille depuis deux ans. Pour l’ensemble des femmes qui en sont victimes, mais aussi pour elle. Car Sandrine Josso a intenté une action en justice contre le sénateur Joël Guerriau. Elle accuse le parlementaire de l’avoir droguée à son insu, le 14 novembre 2023. Le procès de Joël Guerriau doit se tenir les 26 et 27 janvier prochains. Dans un récent communiqué, l’élue modem explique avoir voulu transformer « un traumatisme personnel en action publique ». Lors de la conférence, elle a insisté sur l’importance des cinquante recommandations contenues dans son rapport. Tout en rappelant que la prévention, la sensibilisation, mais aussi l’accompagnement médical, psychologique et judiciaire des victimes est primordial. « La première alerte sur des cas de soumission chimique date de 1982 et concernait des enfants », a indiqué la députée.
Pour France Victime, la spécialiste en addictologie qu’est Aude Canale-Fatou a décrit les substances qui sont utilisées à des fins criminelles. Celles-ci pouvant aller de la cocaïne jusqu’à des médicaments relativement communs et accessibles dans de nombreuses armoires à pharmacie. « L’objectif est alors de désinhiber la victime et de l’amener à une perte de la réalité », précise Aude Canale-Fatou.

Des victimes jeunes, très jeunes
L’intervention du capitaine Quinchon, commandant de la brigade de gendarmerie de Saint-Barthélemy, a permis d’aborder des situations propres à l’île. L’officier a souligné que des sessions de sensibilisation sont organisées chaque année auprès des saisonniers. « On les met en garde sur les dangers potentiels, explique-t-il. Beaucoup de victimes à Saint-Barthélemy sont des jeunes, parfois très jeunes, femmes. La difficulté est que l’on ne peut pas parler de soumission chimique sans la preuve. Il faut recueillir la plainte, matérialiser la preuve, enquêter. Mais on parle de drogue, or on peut aussi parler d’alcool. »
Directrice de la Maison des femmes à Saint-Martin, Sibel Aydin insiste sur le fait que les victimes de soumission chimique sont « avant tout victimes de personnes en qui elles ont confiance ». Elle ajoute : « La difficulté est que peu de personnes portent plainte. Parce qu’elles ont honte, peur ou se sentent coupables. La soumission apporte du doute car les victimes souffrent d’une double amnésie : celle liée à la substance et celle liée au traumatisme. » Elle insiste sur le fait que les expertises les plus efficaces, sur les cheveux, ne sont pas assez utilisées. « Recueillir les preuves, c’est une course contre la montre et il faut agir très vite », explique Sibel Aydin. Dans cette course, les victimes aussi ont un rôle à jouer. « Ne pas rester seule, demander de l’aide si on ne se sent pas bien, se mettre à l’abri, conserver les preuves qui peuvent être les vêtements, se rendre à l’hôpital, déposer plainte rapidement, résume Sibel Aydin. Car la plainte peut être prise à l’hôpital par les gendarmes, qui se déplacent.»

Un agresseur connu dans 80% des cas
Les échanges ont également soulevé les améliorations à apporter au dispositif. Comme tendre vers une harmonisation des délais de conservations des prélèvements. « La toxicologie est une science de pointe et des centaines de nouvelles substances apparaissent régulièrement sur le marché, constate Sandrine Josso. L’objectif est de disposer d’un protocole précis pour être attentif à toutes les étapes, avec le matériel adéquat. » 
Le profil des agresseurs est, de l’avis général, difficile à dresser. « Il s’agit de profils psychologiques particuliers, remarque la vice-procureur Marie-Luce Godard. Les prédateurs et criminels sexuels évoluent dans leur manière d’arriver à leurs fins. » Toutefois, dans 80% des cas rapportés, l’agresseur est connu par la victime. Il peut être un membre de la famille, un ami proche, etc. « Prédateur, ce n’est pas marqué sur le front, lance Sandrine Josso. Ils utilisent toutes les combines, réseaux sociaux compris.»
Un autre aspect de la soumission chimique rarement évoqué mais qui a été mentionné lors de la conférence est celui qui consiste à droguer quelqu’un pour lui extorquer des biens ou des fonds. Dans ce cas de figure, les victimes sont souvent des personnes âgées, fragiles ou isolées.
Une grande campagne nationale de sensibilisation et d’information sur la soumission chimique sera lancée en 2026. « Il faut dire aux victimes qu’elles ne sont pas seules », a conclu la députée Josso.
 

Journal de Saint-Barth N°1641 du 27/11/2025

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