Un dialogue à fleurets mouchetés s’installe entre Bruno Magras et le collectif de jeunes

Après avoir recueilli plus de 2.660 signatures sur leur pétition pour une révision du projet du futur Emeraude Plage, les jeunes réunis au sein du collectif Ouanalao’s Guardians continuent de faire parler d’eux. Ils ont échangé par e-mail avec Bruno Magras, ouvrant un dialogue à fleurets mouchetés.

 

Leur pétition était plutôt un test qu’autre chose, un pavé dans la mare. Choqués par le dimensionnement de l’hôtel qui remplacera l’Emeraude Plage, les jeunes avaient lancé une pétition en début d’année (JSB 1362) pour que le projet soit revu à la baisse. Succès immédiat, plus de 2.660 personnes ont signé.

Depuis, ils s’organisent. Ils veulent continuer de faire entendre leur voix. Ils ont pris part à la manifestation contre les murets de Grand Fond, pour ceux qui ont pu se libérer. A la suite de quoi ils ont rédigé un mail à l’attention de tous les élus du conseil territorial, le jour même de sa réunion, vendredi 22 mai, pour défendre la cause des murets. Bruno Magras y a longuement répondu.

« Je vous remercie de vous intéresser à ce point à votre île, qui vous avez raison, est aujourd'hui victime de son succès », écrit le Président de la Collectivité. « Vous évoquez la protection du patrimoine de notre île, auquel vous êtes apparemment attachée (il répond à une autrice, ndlr). Vous avez raison. C’est en effet un point très important, car si l’on veut savoir où on va, il faut savoir d’où l'on vient. » Après avoir détaillé la façon dont les murets seront reconstruits, il se livre à un petit bilan des rénovations du patrimoine sous ses mandatures d’adjoint, maire et Président, du musée du Wall House à l’école Alcide-Terrac.

« Vous êtes effarée par l'urbanisation, figurez-vous que moi aussi »
«Comme de nombreux jeunes, vous êtes effarée par l'urbanisation de l'île. Figurez-vous que moi aussi. Mais nous sommes dans un Etat de droit. Ceux qui achètent un terrain à Saint-Barthélemy dans une zone constructible, bénéficient du droit  à construire. Or, tant qu'il y aura des terrains à vendre, il y aura des acquéreurs et des spéculateurs. Ça il faut que chacun le comprenne, les jeunes en particulier », poursuit Bruno Magras. Il souligne que les élus ont adopté une carte d’urbanisme plus restrictive que les normes nationales. «Mon expérience m’a permis de bien évaluer le phénomène d’urbanisation de l’île, qui n’a pas débuté hier. » Et de rappeler que les lotissements qui existent sur l’île ont reçu des permis de la préfecture, et non de la Collectivité, à l’époque où Saint-Barthélemy étant une commune, elle n’avait pas cette compétence.

« Loin de moi l'idée d'incriminer les jeunes pour ce qu'ont fait leurs parents et grands-parents. Néanmoins je pense, et vous en conviendrez peut-être, que le premier rôle des parents c'est d'informer correctement leurs enfants sur la réalité des faits afin de ne pas les laisser renvoyer la responsabilité sur les autres. Laisser ses enfants dans l’ignorance du passé n’est pas, me semble t-il, leur rendre un bon service. J'aurais encore beaucoup à dire sur certains comportements pas très honnêtes de la part de ceux qui cherchent à se servir des jeunes pour assouvir leur soif de pouvoir, et non pour servir leur île avec discernement et sincérité. Il y en a même qui après s’être gavés sur le dos des promoteurs et spéculateurs, leur crachent dessus aujourd’hui… »

Le collectif de jeunes a répondu publiquement lundi, insistant en préambule sur le fait qu’il n’est « lié à aucun parti et/ou élu; nous sommes donc impartiaux quant aux différents acteurs de la sphère politique. Ainsi, nous souhaitons établir que nous ne sommes ni manipulés, ni aux ordres d’une autre entité que le collectif en lui-même. »

Entre-temps les jeunes gens ont écouté le conseil territorial de vendredi, où les élus ont parlé d’eux (lire page précédente). Concernant les murets, les Ouanalao’s Guardians rappellent que sept élus sur dix-neuf ont signé un courrier s’opposant à leur reconstruction telle qu’envisagée par la Collectivité. « Un nombre conséquent de vos élus sont donc inquiets, de même que de nombreux citoyens. En témoignent les réseaux sociaux ainsi qu’une récente manifestation. Au vu des désaccords, pourquoi ne pas avoir relancé la discussion ? » Ils poursuivent : «Nous sommes au fait de ce que vous avez pu faire pour l’île. Contrairement à ce que vous semblez insinuer, nos parents au-delà de nous transmettre les valeurs que nous défendons aujourd’hui, ont également pris soin de nous apprendre d’où nous venons. Nous sommes donc conscients de vos investissements passés. Néanmoins, nous considérons que les réussites d’antan ne justifient pas les ratés d'aujourd'hui. »

Sur l’urbanisme en général, les jeunes reprennent : « Vous l’avez dit, nous sommes effectivement effarés. Effarés de constater que la majorité en place, malgré le fait qu’elle a depuis le changement de statut en 2007 les compétences en termes d’urbanisme, laisse des projets dont nous ne citerons pas les noms voir le jour tandis qu’elle en freine d’autres. Ce n’est pas parce que nous sommes meilleurs que les derniers de la classe, dans certains domaines, que cela fait de nous de bons élèves. » Traduction : si l’urbanisme à Saint-Barthélemy est très bien géré comparé à de nombreux territoires dans les Caraïbes, ce qu’on ne peut pas nier en visitant certaines îles, ce n’est pas pour cela qu’il faut s’en satisfaire en regardant les autres.

Enfin, ils espèrent mettre fin définitivement à l’argument qui leur est souvent opposé : eux-mêmes bénéficient aujourd’hui (pour certains, en tout cas), de la richesse du territoire, de son développement, et éventuellement du fruit de la vente de terrains dans leurs propres familles, voire de terrains tout court. «Soyons bien clair Monsieur le Président, contrairement à ce que vous avez pu avancer, notamment dans le Journal de Saint-Barth du 12 mars 2020 (N° 1366, ndlr), nous sommes tout à fait capables de réfléchir et qui plus est, par nous-mêmes. Il nous semble que notre jeunesse ne fait pas de nous des personnes assujetties aux façons de penser de nos parents, nous croyons au fait que nous sommes capables de développer une pensée critique, vous en conviendrez peut-être », écrivent-ils, reprenant comme une petite pique les propos du Président. « Votre rhétorique consistant à nous renvoyer à nos origines et aux passés de nos familles, au-delà d’être extrêmement blessante pour nos anciens, n’est à nos yeux qu’une manière de détourner les propos lorsque le débat s’enlise. Disons-le une bonne fois pour toutes: Nous ne sommes pas responsables des actions de nos aïeux. À contrario, nous sommes entièrement responsables des actions qui détermineront notre futur. »

« Ce sont les enjeux de notre génération »
Rencontrées la semaine dernière, deux jeunes filles natives de Saint-Barth et membres du collectif nous confiaient leur inquiétude quand à l’avenir écologique de l’île. « Nous craignons la montée des eaux, les catastrophes naturelles », expliquaient-elles. « Même si certains n’y croient pas, ce sont les enjeux de notre génération. On a été privilégiées de grandir sur cette île, on s’en rend compte, mais aujourd’hui on est inquiets pour le futur et celui de nos enfants. On est en train d’étudier le sujet à fond, de s’armer, et surtout de travailler sur des alternatives à proposer pour ne pas être seulement dans la contestation. »

Journal de Saint-Barth N°1377 du 27/05/2020

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