Leur pétition dépasse 2.200 signatures : la jeunesse de l’île prend la parole

C’est un petit groupe d’une quinzaine de jeunes natifs de Saint-Barth, âgés de 18 à 22 ans. Sous le nom de collectif “Ouanalao’s Guardians”, ils ont lancé une pétition pour que le projet Emeraude Plage soit revu à la baisse. Plus de 2.200 personnes ont signé.

 

 

Ils ont tous grandi sur cette île et s’inquiètent pour leur avenir. Un groupe de locaux, autour de la vingtaine, a décidé d’entrer dans le débat en rédigeant une pétition en ligne pour que le projet Emeraude soit revu à la baisse. En trois jours, plus de 2.200 personnes ont signé, soit plus de 20% de la population. « Quand on est arrivés à 200 signataires, déjà on n’y croyait pas ! »

 

Bien sûr, le projet Emeraude et son impact inquiètent : cinquante chambres (l’ancienne version de l’hôtel en comptait 35), plusieurs piscines, un vaste parking souterrain, et des bâtiments à deux niveaux sur la plage. « Quand j’étais petite, mon père m’emmenait tous les dimanches plonger à Saint-Jean. Il y avait tout un herbier, devant le Nikki Beach… Aujourd’hui il n’y a plus rien », regrette une jeune fille. « Avant, on jouait au foot sur la plage de Saint-Jean », se remémore un autre. « On n’a pas besoin de plus. On est assez nombreux, il y a assez de voitures comme ça. Sans parler de la question des logements et des infrastructures. Devé et Vitet se retrouvent sans eau régulièrement, on n’arrive pas à gérer la quantité de déchets… »

 

S’ils n’ont pas dans l’idée une annulation du projet, ils aimeraient, pour résumer, quelque chose de plus raisonnable. Plus petit, moins énergivore. « Ce type de projet va impacter toute notre vie. On a voulu montrer qu’on n’était pas que dix à penser ça. On voulait créer un déclic. Et puis on a l’impression de ne pas avoir le droit de parole, sauf lors des élections. »

 

« On a l’impression d’être dans un Monopoly »

L’Emeraude Plage n’est qu’un déclencheur pour ces jeunes. « On aurait pu faire pareil pour Autour du Rocher, le complexe de villas à Flamands… On a l’impression d’être dans un Monopoly. Ils sont en train de tuer le charme de l’île. Et quand il n’y aura plus ce charme, les hôteliers vont partir mais nous, nous allons rester. » Au quotidien, ils ressentent de plus en plus « de stress, tout doit aller vite, le lien social se délite. »

 

« On voit les dégradations, au fur et à mesure ; l’île ne ressemble en rien à celle que j’ai connu quand j’avais 10 – 12 ans », explique l’un d’eux. «On voyait tous les débats sur les réseaux sociaux, et entre les habitants, mais rien de concret. On s’est dit, est-ce que ce n’est pas à nous de passer à l’acte ? Car ce sont les jeunes comme nous qui vont récupérer les pots cassés ensuite. »

 

« On se sent dépossédés »

Au sein du petit groupe, certains suivent des études supérieures hors de l’île, d’autres travaillent à Saint-Barth. Certains ont obtenu des terrains de leurs parents, pour dans le futur y bâtir leurs maisons. Pour les autres, c’est plus compliqué. « J’achète, mais hors de l’île. Je reviendrai, c’est sûr, mais je sais que je ne pourrais jamais vivre et construire ici. Pourtant c’est chez moi. » «On se sent dépossédés. Les gens viennent sur l’île pour investir, pour faire du profit. On ne se sent plus chez nous, on a l’impression de gêner, qu’on ne fait pas partie du standing. On ne sait même pas si on aura l’envie ni les moyens de rester, au final. Nos visions d’avenir sont rétrécies. » « Nos enfants ne connaîtront jamais ce qu’on a vécu. On est la dernière génération à avoir vécu le beau, le vrai Saint-Barth. »

 

Le groupe fait partie de cette génération ultra-sensibilisée au problème de réchauffement climatique et de dégradation globale de l’environnement. Ils ne comprennent pas la lenteur du développement de l’énergie solaire à Saint-Barth, trouvent que la protection des écosystèmes est insuffisante. Ils ont connu Irma, et redoutent l’avenir. «Les coraux ne sont pas faits pour attirer les touristes mais pour protéger l’île. Le littoral nous protège, et je n’ai pas envie que ce ne soit plus le cas quand d’autres catégories 5 vont arriver. » Certains parlent même de renoncer à la parentalité, dans un monde qui surchauffe. « On n’est toujours pas arrivés à interdire les plastiques à usage unique. Moi, je suis jardinier, je travaille dans des villas où les clims tournent H24, il n’y a même pas d’isolation… »

S’ils préfèrent pour le moment rester anonymes, les jeunes assument et défendent leurs positions. Ce choix, c’est surtout « parce qu’on a l’impression que dès qu’on l’ouvre, on nous renvoie à ce qu’ont pu faire nos parents, notre famille… Mais nous ne sommes pas nos parents, et nous pensons par nous-mêmes, majeurs et vaccinés. D’ailleurs il arrive qu’il y ait des tensions à la maison... » «On n’est pas des utopistes, et on ne dit pas stop à la construction. Ce n’est pas qu’une volonté de souligner les erreurs. Simplement, on aimerait que ça s’apaise. » Baptisé “Ouanalao’s Guardians”, le petit groupe se dit «déterminé » et précise que cette pétition, qui sera à termes transmise au Président de la Collectivité, est « une première étape ».

 

Bruno Magras a indiqué lors du conseil territorial que le propriétaire du futur Emeraude Plage est d’accord pour déposer un permis de construire modificatif, qui abaisserait le niveau des constructions côté mer. Pas sûr que cela suffise à rassurer les jeunes. De son côté, l’association Saint-Barth Essentiel a déposé un recours gracieux contre le permis de construire initial.

Contacté, le pétitionnaire n’a pas répondu.

 



> Pétition en ligne sur www.change.org : “Révision du projet de construction de l'hôtel à la place de l'Emeraude Plage”.


Photo > > Les bâtiments de l’hôtel qui remplacera l’Emeraude Plage, côté route. Côté mer, le porteur de projet aurait accepté de baisser la hauteur des constructions, bien qu’il n’y soit pas obligé, a expliqué Bruno Magras au conseil territorial de vendredi.



JSB 1362

Journal de Saint-Barth N°1362 du 13/02/2020

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