Manifestation contre la reconstruction des murets à Grand Fond. Sophie Durand Olivaud rencontre les protestataires.

Le chantier des murets de Grand Fond stoppé par des manifestants

Une grosse cinquantaine de personnes s’est rassemblée vendredi matin le long des murets de Grand Fond, pour empêcher le coulage du béton. A la suite de cette action, le chantier a été suspendu par la préfecture, dans l’attente d’une visite de la Dac (Direction des affaires culturelles).

 

Route barrée à Grand Fond vendredi matin : l’entreprise qui s’apprêtait à couler le béton des murets qui bordent la route a été empêchée par un groupe d’une cinquantaine de manifestants opposés au projet.

 

Réunis peu avant 7 heures, ils ont obtenu à 9 heures la suspension du chantier. La préfète a pris une mesure conservatoire qui implique que la construction des murets sera soumise à un avis préalable de la Direction des affaires culturelles. En effet, le marché public prévoyait une reconstruction à l’identique ; or après le passage d’Irma, la Collectivité a jugé bon de renforcer la solidité des murs en y intégrant un ouvrage en béton, recouvert par les pierres sèches et les coraux. Apparence inchangée, mais davantage de solidité, argue-t-elle.

 

Murets Grand Fond

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur place, deux élus, Hélène Bernier et Maxime Desouches (Saint-Barth Autrement), un important groupe de jeunes de l’île, notamment les membres du collectif Ouanalao’s Guardians (JSB 1362), et des habitants de tous horizons. « Elargir la route, à la rigueur, mais bétonner les murets, c’est une atteinte au patrimoine local », explique une jeune fille. « L’argument de la solidité ne tient pas : les murs ont 233 ans, ils sont toujours là », renchérit un manifestant. « C’est la seule côte sauvage de l’île, et c’est un manque de respect pour le travail des anciens », ajoute une autre.

 

Le Président de la Collectivité a refusé de se rendre sur place, et a proposé de recevoir deux ou trois représentants du groupe. Offre rejetée, les manifestants insistant pour être rencontrés tous ensemble, sur place. Chacun campant sur ses positions, le dialogue n’a pas eu lieu. Par ailleurs, aucun élu de la majorité n’est venu à la rencontre des protestataires.

 

La directrice des services techniques, elle, a fait le déplacement. « Toute la génération future est là devant vous », lui lance un manifestant. « Pourquoi est-on obligé de se battre pour quelque chose d’aussi évident ? » « L’aspect sera identique. Après Irma, on a considéré qu’il fallait renforcer la solidité des murs », rappelle Sophie Durand-Olivaud. Les explications de la directrice des services techniques ne convainquent pas. « Ces murs ont été bâtis il y a deux siècles, ils ont une âme, et ils ont tenu tout ce temps sans béton », réplique une dame.

 

Au delà des murets de pierres sèches, symbole du patrimoine de l’île, c’est bien l’urbanisation en général que les manifestants ne supportent plus.  « A Toiny, c’est un désastre, toutes ces places de parking, on se croirait dans le Var ! » lance un résident. « Ça fait des années qu’on dit « arrêtez, arrêtez avec le béton » ! Et il y a encore un projet de vingt villas à Grand Fond, c’est totalement hors de contrôle ! » s’emporte un habitant du quartier.

 

« J’entends vos arguments, je vais les faire remonter au Président », conclut Sophie Durand Olivaud. « Mais il n’en a rien à f*** ! » proteste un jeune homme. « Ce n’est pas moi qui prend les décisions », poursuit-elle. « On met le chantier en stand-by. »

 

 

Distanciation sociale
Elle repart, ainsi que les ouvriers. La gendarmerie -qui n’a de cesse d’appeler au respect de la distanciation sociale, rappelant le contexte de crise sanitaire-, rassure les manifestants, qui craignent que le béton soit coulé dès qu’ils repartiront : « Le chantier est arrêté sur demande de la préfète, et sera soumis à un avis de la Direction des affaires culturelles. Il ne reprendra pas avant. » Les protestataires se dispersent, victorieux.

Les élus de la Collectivité devaient tous se retrouver l’après-midi même en commission générale, sur la gestion de la crise sanitaire ; la réunion a été annulée à la suite de cette manifestation. Bruno Magras a fort peu goûté ce remue-ménage et a tenu à le faire savoir, dans un mail adressé à Hélène Bernier, qu’il a ensuite largement diffusé. « Vous parlez de laisser un peu d’histoire aux générations futures, comme si rien n’avait été fait par le passé.  Madame Bernier, ayez un peu de respect pour les élus qui vous ont précédé. Ceux qui ont rénové l’église catholique de Lorient, qui ont réhabilité le "Wall House" en lui faisant faire sa toiture même si elle n'était pas à l'identique, ceux qui ont fait reconstruire le clocher suédois après le passage du cyclone Luis en 1995, qui ont fait rénover l’église catholique de Gustavia (...) » Et de rappeler que ce chantier désormais suspendu n’avait pas pour seule finalité la reconstruction des murets, mais aussi la pose de réseaux d’eau et de fibre optique. Quant au fond du problème, les murets, « vous avez fait croire à tous ceux qui préfèrent commenter plutôt que de se renseigner, que l’objectif de la Collectivité était de construire un mur en béton et d’y coller des pierres, ce qui est totalement faux. En effet, dans un soucis de solidité et donc d'économie à terme pour la Collectivité, j’ai demandé à la direction des services technique de prévoir une semelle et un ferraillage au centre du muret, afin de ne pas avoir à  retrouver les coraux dans la savane comme ce fut le cas lors du dernier cyclone, et je lui ai surtout précisé qu’aucun béton ne devait apparaître. Voilà que cela a suffi pour vous permettre de développer une polémique de plus. »

Le fond de la question est là : pour préserver la valeur patrimoniale d’un ouvrage, doit-il rester réellement authentique à ce qu’il était des siècles plus tôt ? Une construction ancienne garde-t-elle son âme si elle est modifiée en cours de route ? Deux points de vue s’opposent. Avec comme parallèle redondant, étrangement relié aux murets de Grand Fond, la cathédrale Notre-Dame de Paris, rien que ça. Le 1er mai, Bruno Magras lançait cette comparaison à la radio, rappelant que la cathédrale, construite il y a 900 ans, avait été dotée d’une flèche au début du 19e siècle. Dont la chute l’an dernier avait suscité l’émoi de tout le pays. « Et pourquoi ne pas remplacer la charpente de Notre-Dame par une dalle en béton, tant qu’on y est ? » rétorquait un manifestant vendredi.


La polémique sur les murets de Grand Fond couvait depuis plusieurs jours, alors que sept élus, dont deux de l’équipe de Bruno Magras, avait signé et publié un courrier lui demandant de supprimer l’idée de l’ouvrage béton pour soutenir les pierres sèches (JSB 1373). Courrier que le Président avait qualifié de « polémique inutile »  et de « masturbation intellectuelle. »

 

 

Journal de Saint-Barth N°1376 du 20/05/2020

Ras-le-bol des dépotoirs
Covid, dépistage et quatorzaine
Manifestation à Grand Fond