Parti de l’île d’El Hierro (Canaries) Guirec Soudée est arrivé vendredi 26 février en fin d’après-midi après 74 jours en mer.© SNSM

« C’était important pour moi de partager cette aventure »

Il est arrivé le 26 février à Gustavia après 74 jours de rame au milieu de l’Atlantique. Guirec Soudée, 29 ans, qui s’était fait connaître pour son tour du monde du Pôle Nord au Pôle Sud avec sa poule, Monique, achève une nouvelle aventure- sans poule.

 

Journal de Saint-Barth : Pourquoi t’être lancé ce défi ?
Guirec Soudée : C’était un rêve depuis très longtemps de traverser l’Atlantique à la rame. Je suis rentrée en 2018 de mon tour du monde avec Monique et j’ai fait plein de choses depuis que je suis en métropole, j’ai sorti trois livres, un film... Je n’avais pas de quoi m’ennuyer. Mais moi mon truc c’est l’aventure. Et je commençais à être un petit peu en manque à vrai dire. J’ai rencontré quelqu’un qui avait ce bateau-là, qui avait déjà fait cette traversée. Il voulait s’en séparer. Je me suis dit « c’est peut-être l’occasion. » Deux mois avant de partir je l’ai contacté, je lui ai demandé si son bateau était toujours en vente. Il m’a répondu «oui» Ça s’est décidé en très peu de temps. Mon bateau, je l’ai essayé quatre fois deux heures et puis je suis parti.

Tu t’étais entraîné ?
Il n’y a pas eu d’entraînement. Je suis quelqu’un d’assez sportif en règle générale donc je savais que ça allait le faire de ce côté-là. Mais il n’empêche que tu rames en moyenne 10 heures par jour, c’est quand même beaucoup. Là où j’ai fait attention, c’est la position, pour ne pas avoir de mal de dos. J’ai quelqu’un qui m’a bien expliqué comment me tenir avant et je suis parti. Sur le bateau tu es assis ou allongé. Là j’ai un peu du mal à marcher du coup.

Est-ce que tu peux nous décrire un peu ton bateau, comment il était ?


C’est un bateau à rame. C’est le seul moyen de propulsion. Il n’est pas très grand, il est pourtant assez long il fait 8 mètres. Au plus large il fait 1m60. Il fait plus d’une tonne si on le charge. Donc une fois qu’il est lancé ça va, mais dès que tu t’arrêtes, c’est un peu compliqué. Le côté habitacle fait 1,5m2. C’est vraiment tout petit. Et après c’est comme sur un vrai rameur où t’as un banc qui pilote. A l’avant du bateau il y a un compartiment où je mets de la nourriture, etc. Et puis à l’arrière c’est là où je vais dormir, me faire à manger, où j’ai tous mes instruments de navigation. Le bateau est 100% étanche donc hermétique, parce qu’il s’est déjà retourné. Il est étudié pour ça donc pas de problème si tout est bien fermé.
Mais par conséquent il fait très chaud à l’intérieur. C’était un sauna. Si tu fermes tout, au bout d’un moment tu n’as plus d’air. Donc tu laisses toujours quelque chose d’ouvert. La plupart des hublots étaient sur le plafond et quand les vagues déferlaient je me faisais tremper tout le temps. Le problème c’est que si le bateau se retourne il faut vite pouvoir fermer les hublots parce qu’une fois que t’es à l’envers l’eau rentre.

Tu t’es retourné ?
Oui, deux fois. Mais sans problème. Une fois c’était en pleine nuit. Il y a un système d’airbag sur le côté et quand tu te retournes et que t’as besoin d’utiliser cet airbag il faut le gonfler avec une pompe à l’intérieur. Tu joues un peu avec ton corps et le bateau se remet droit.

Pourquoi avoir choisi cet itinéraire en particulier ?
C’est l’itinéraire le plus commun, c’est des vents qui sont logiquement portants. Les conditions sont bonnes et ça me faisait plaisir d’arriver dans les Caraïbes et encore plus à Saint-Barthélemy. Au début ça a été difficile, pourtant. J’avais prévu 60 jours de traversée, j’en ai mis 74. Le problème c’est que j’ai eu deux dépressions avec des vents contraires et là, les vents étaient assez forts. J’ai eu des mers avec jusqu’à sept mètres de houle, ça peut paraître beaucoup. Surtout que moi, je rame. Je suis à 20cm de l’eau, j’ai l’impression de nager donc quand tu vois ça arriver, c’est impressionnant. Mais j’ai eu la chance d’avoir pas mal navigué dans des conditions très dures donc je relativisais, je n’étais pas stressé. Mais c’est vrai que c’était un peu frustrant de rester enfermé dans mon bateau pendant une semaine sans place pour bouger. Dans ces cas-là tu ne peux rien faire. Tu ne peux pas ramer et tu pars dans le sens opposé.

A te suivre, on avait le sentiment que tu étais toujours enthousiaste. Qu’est-ce qui te faisait tenir ?
C’est quand même unique de pouvoir faire ça. Il y a des moments durs parfois. Mais je ne me suis jamais vraiment posé la question « est-ce que je vais continuer ? j’en ai marre. » J’aurais pu mettre six mois. Tant pis, je l’aurais fait. Ça m’aurait fait chier mais c’est comme ça. Il y a eu tellement de moments magiques au milieu de l’océan... C’est là où tu relativises. Tu te dis, « d’accord c’était compliqué mais ce que je vis, même si ça dure quelques minutes c’est génial. Et t’es seul, c’est juste pour toi.»

Tu étais seul mais tu as quand même fait de belles rencontres, tu peux nous raconter ?


J’en ai fait plusieurs. J’ai fait la rencontre de tortues dont une qui a failli couler mon bateau. Sous la coque en tapant avec sa carapace plusieurs fois. Tout l’intérieur du bateau bougeait. Je me suis dit mais « qu’est-ce que je fais ?  Je ne vais quand même pas lui faire du mal ! » Mais j’étais à deux doigts de perdre le bateau. Donc j’ai ramé le plus fort que je pouvais, et elle continuait à avancer. Je me disais « mince, je vais vraiment pas vite pour me faire rattraper par une tortue ». Après environ une demi-heure j’ai réussi à la semer !

J’en ai vu d’autres avec lesquelles j’ai pu nager... J’ai aussi vu des dauphins, partout ! A des moments j’étais tellement envahi par les dauphins la nuit que je ne pouvais pas dormir. C’était génial, j’étais crevé j’avais envie de dormir mais je ne pouvais pas. On entendait leur sonar contre la coque et je les entendais sauter. C’était fou de se dire, « c’est pas le bruit des voitures ou de travaux mais les dauphins qui t’empêchent de dormir. »

C’est la première fois que je me suis trouvé vraiment longtemps seul. Avant j’avais Monique, c’était mon animal de compagnie, je lui parlais. J’avais une vraie complicité avec elle. Là j’étais seul et dès que je voyais quelque chose de vivant, j’essayais de me lier un peu avec. Je parlais aux poissons, aux oiseaux. J’ai vu des daurades, j’avais l’impression que c’étaient mes poissons de traversée qui m’accompagnaient.

Le truc le plus incroyable pour moi de cette traversée, en plus de l’arrivée, c’est une rencontre avec une baleine. C’était hallucinant. Un matin, je sors de mon bateau et à l’arrière je vois une baleine qui plonge et je n’en reviens pas. C’était un rorqual, une petite baleine, mais pour moi, elle était plus grande que le bateau. J’essaie de voir où elle est, je l’aperçois deux fois de suite, je n’ai pas vraiment le temps d’en profiter ou de faire des images. Et le lendemain matin elle est restée je ne sais pas combien d’heures avec moi, elle jouait avec le bateau. Elle arrivait de loin dans les vagues, tu la voyais surfer la houle. C’était fou et au dernier moment elle plongeait sous mon bateau. C’était merveilleux. Je pleurais tellement j’étais heureux.

Tu as partagé une partie de ces expériences sur les réseaux sociaux. C’était important d’avoir une communauté avec qui communiquer ?
Cette communauté est là depuis longtemps maintenant. Newt, ma copine, me transférait plein de commentaires pendant ma traversée. C’était cool de les lire, d’être en mer et de savoir qu’il y avait autant de gens derrière moi. C’était assez encourageant. C’était important pour moi de partager cette aventure. Parce que ces gens me suivent parce que je les fais voyager, parce que je partage ce que je vis. Je sais qu’il y a des gens qui ont des problèmes de santé, des gens qui ne sont pas tout jeunes, qui arrivent à rêver par procuration. C’est génial si je peux faire ça pour eux. J’ai aussi la chance de recevoir régulièrement des messages de personnes qui me disent que je les inspire, que grâce à moi et à d’autres personnes, ils partent, alors qu’ils doutaient, ils pensaient qu’ils n’allaient pas y arriver. C’est fou. C’est ça que je veux leur transmettre. « Allez-y. Faites-vous confiance et si ça ne marche pas, tant pis. »

A ton arrivée, tu as été très bien accueilli par les habitants de Saint-Barth, raconte-nous !
L’arrivée c’était fou ! Il y a d’abord eu le patrouilleur des forces armées, la Violette qui est venu à ma rencontre au large. Ils m’ont amené croissants, pains au chocolat, café... Après la vedette de la SNSM est arrivée et puis de plus en plus de bateaux et les planches à voile, les paddle, les foils, les dériveurs. Je connaissais la plupart des gens. C’était génial ! Je ne pensais pas qu’il allait y avoir autant de monde sur autant de supports différents. C’était une ambiance de folie ! à l’arrivée sur les quais j’ai vu toutes ces personnes. Je me suis dit « par rapport au Covid c’est pas génial, c’est sûr », mais bon ! C’était très émouvant. Je ne m’attendais pas à ça ! Je les remercie mille fois.

Quels sont tes prochains projets ?
Des projets j’en ai beaucoup mais là je me demande si je ne ferais pas le retour de la traversée en partant de Cap Cod aux États-Unis en repartant jusqu’en Bretagne. La même route que Gérard d’Aboville. En partant au mois de mai. Mais d’abord je vais rentrer en France, retrouver Monique et mon chien.

 

Journal de Saint-Barth N°1413 du 04/03/2021

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