L’abolition de l’esclavage, dans l’indifférence

Le 9 octobre est une date hautement symbolique à Saint-Barthélemy. Que ce jour soit marqué comme férié dans le calendrier en est la preuve. Il ne s’agit évidemment pas d’une célébration religieuse ou d’une quelconque fête païenne mais rien de moins que la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur l’île. Or, cet événement d’une importance non négligeable ne soulève que peu d’intérêt au sein de la population. Ni parmi les instances dirigeantes.
De fait, en ce samedi 9 octobre, pas une seule cérémonie n’a été programmée. Ni par la Collectivité territoriale, ni par une association. Seules de très rares personnalités se sont brièvement exprimées, comme l’ancien sénateur Michel Magras, qui s’est fendu d’une publication sur sa page Facebook afin de rappeler la signification de la date du 9 octobre. Pour d’autres, à la question de savoir pourquoi aucune manifestation n’est prévue, la même réponse a fusé à plusieurs reprises : « Une cérémonie le 9 octobre, pour quelle raison ? »


Pourtant, Saint-Barthélemy n’a pas évolué à l’écart de la traite des esclaves. De nombreux documents historiques en attestent. Pour exemple, une lettre publiée par le site historique « The Saint-Barth Islander ». Celle-ci a été rédigée après le 9 octobre 1847, date à laquelle l’Etat suédois, qui possédait alors Saint-Barth, a officiellement affranchi les esclaves de l’île. Dans le document, d’anciens esclaves adressent leurs remerciements au gouverneur James Harlef Haasum. Ils écrivent notamment : « Puisse le pays duquel est venu cet insigne bienfait voir éternellement régner la paix dans ses forteresses et l’abondance dans ses greniers. » Mais également : « Cet événement heureux (l’affranchissement, ndlr) nous permet de compter dans la grande famille humaine de laquelle nous avons toujours été exclus. »


La Suède, à l’instar des puissances maritimes de l’époque qu’étaient notamment la France et la Grande-Bretagne, a participé à la traite des esclaves. Des navires de la couronne ont été impliqués dans le commerce dit triangulaire dont Saint-Barthélemy fut l’une des plaques tournantes. En raison de sa localisation mais aussi et surtout par son statut de port franc. Le lieu idéal pour s’adonner à la vente d’esclaves, qui n’était soumise à aucune taxe.
Par ailleurs, la Suède a exploité son savoir-faire en fabriquant et fournissant des chaînes de métal qui ont été largement utilisées dans le cadre du transport des esclaves.


L’ensemble de ces activités ont fait l’objet de nombreuses critiques, parfois hostiles, de la part de la population suédoise. En effet, en théorie, la pratique de l’esclavage avait été interdite par Magnus IV de Suède dès 1335. Mais ce n’est qu’à partir de la vague d’émancipation des esclaves par les îles anglaises que le gouverneur suédois de Saint-Barth a émis la proposition, dès 1840, d’émanciper à son tour les esclaves.
Plusieurs sessions parlementaires ont été nécessaires entre 1841 et 1845 avant qu’un décret royal de 1846 n’abolisse l’esclavage. Pour ses propositions, le gouverneur Haasum s’était inspiré de l’exemple britannique puisque, sur les îles anglaises, les propriétaires d’esclaves avaient bénéficié d’indemnisations. L’Etat avait donc, tout simplement, acheté l’émancipation des esclaves auprès de ses ressortissants d’outre-mer. La Suède va procéder de la même manière.
Des données variables en fonction des sources existent sur la structure démographique de Saint-Barth en 1846. Il semble que la Suède dénombre à cette époque environ 2.630 habitants à Saint-Barth. 1.308 « blancs », 788 « libres de couleurs » et 534 esclaves. « L’affranchissement des esclaves n’ayant pas donné lieu à des désordres, il existe des documents dignes de confiance sur la population à la veille de l’émancipation », constate l’historien Jacques Houdaille.
A Saint-Barthélemy, c’est Richard Lédée qui a fait ressurgir la date du 9 octobre 1847. Par le biais de ses recherches, essentiellement, comme il l’a expliqué lors d’une soirée commémorative organisée en octobre 2019 au théâtre du Paradis, à Gustavia. « Au départ tout jeune je disais comme tout le monde, qu’il n’y avait jamais eu d’esclavage à Saint-Barth, précisait Richard Lédée lors d’un échange avec des enfant de la Minischool. Lors de mes études d’architecture navale à Nantes, j’ai rédigé un mémoire sur les bateaux de travail devenus bateaux de course aux Antilles, j’ai écrit dans le chapitre consacré aux Saintoises à Saint-Barth qu’il n’y avait jamais eu d’esclavage à Saint-Barthélemy. Puis je me suis dit “attends, tu ne peux pas écrire ça, quelque chose ne va pas”. En fait, il y avait déjà eu des écrits. »

Et de poursuivre : « Au début, ils (les esclaves) sont arrivés avec les Français. Ils faisaient probablement de l’agriculture, en particulier la culture de l’indigo. Puis avec les Suédois ; c’est eux qui ont construit tout Gustavia, les routes, les forts, les maisons, les citernes ; tout cela a été bâti par les esclaves. »


A la question « d’où venaient les esclaves? », Richard Lédée a répondu : « C’est une question difficile. Les Européens, c’est facile, il existe beaucoup de documents qui permettent la généalogie. Pour les Africains c’est beaucoup plus compliqué. Déjà, quand tu es esclave, tu n’as pas de nom… On sait parfois où se faisait le commerce des négriers qui venaient ici, mais pas les captures par les Africains eux-mêmes. Les Européens négociaient âprement avec les Africains, et les captifs étaient ramenés jusque depuis l’intérieur des terres. J’ai trouvé quelqu’un pas plus tard que l’autre soir. Un bateau négrier, le “Stockholm”, parti d’ici pour l’Afrique. Le capitaine et le second sont morts de la grippe. Le bateau parvient à revenir à Saint-Barth en 1799. On retrouve en 1825 la trace de plusieurs esclaves confisqués à une famille de Gustavia par le gouvernement de Saint-Kitts. Les Anglais ayant été les premiers à abolir la traite, et poussant les autres nations à faire de même, les îles anglaises manquaient probablement de main d’œuvre et tout prétexte était bon peut-être pour s’en procurer. Ainsi parmi ces esclaves figurait Angélique, décrite comme ayant été acheté en 1799 du brig “Stockholm”. Ce bateau avait fait la traite à Cape Coast, une ville côtière de l’actuel Ghana. Angélique est décrite comme provenant de la tribu Minnah. »


Selon Richard Lédée, au plus fort de l’activité de l’île entre 1805 et 1818, il y avait 6.000 habitants à Saint-Barth dont 4.000 à Gustavia. « Parmi eux 1.000 Blancs, 2.000 esclaves, et 1.000 libres de couleurs, des esclaves affranchis (ou leurs descendants) qui sont parfois aussi de riches propriétaires d’esclaves », assure-t-il.


Deux fonds d’archives permettent d’explorer le passé de l’île à cette période : le fonds suédois de Saint-Barthélemy situé aux archives de l’outre-mer à Aix-en-Provence et la collection Saint-Barthélemy à Stockholm. De nombreux documents sont également consultables en Guadeloupe.
Le 9 octobre est donc bien plus qu’un simple jour férié. Il marque un pan de l’histoire de Saint-Barth qu’il serait fâcheux de jeter aux oubliettes. « Il ne s’agit pas de pleurer tous les jours mais de se rappeler que ça fait partie de l’histoire de l’île », rappelle un historien.