« Au plus fort de l’activité de l’île, il y avait 4.000 habitants à Gustavia, dont 2.000 esclaves »

Mercredi 9 octobre, la scène du théâtre du Paradis accueillait les élèves de la Minischool pour une soirée commémorative et instructive autour de l’abolition de l’esclavage à Saint-Barthélemy.

 

Les enfants ont chanté puis lu, dans une mise en scène épurée, le discours prononcé en 2006 par Jacques Chirac, alors Président de la République. Le discours (extraits ci-contre) pose tous les enjeux et démontre la nécessité impérieuse d’un travail de mémoire et de recherche, dans les territoires ultramarins mais aussi en métropole, et plus largement, sur les continents européen, africain et américain. C’est ce 30 janvier 2006 que le gouvernement de Chirac avait instauré la journée nationale de la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, le 10 mai. Ce travail mémoriel se poursuit aujourd’hui, incarné par l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, qu’Emmanuel Macron a nommé en 2018 à la tête d’un groupement d’intérêt public, sous la forme d’une fondation. Une forme hautement symbolique pour le centre de recherche que Chirac appelait de ses vœux en 2006 : les travaux de mémoire et de recherche sur la traite et l’esclavage seront menés en plein cœur de Paris, dans l’hôtel de la Marine tout juste rénové, qui a abrité le ministère des Colonies. C’est là que s’est jouée toute la politique négrière et esclavagiste française, et que fut signé le décret d’abolition de Victor Schoelcher.

 

Les bonnes questions

Après avoir été applaudis par la cinquantaine de spectateurs présents, les enfants se sont assis au bord de la scène pour questionner Richard Lédée, spécialiste du sujet. « Jusqu’à quand il y a eu des esclaves à Saint-Barth ? » demande un jeune garçon. « Jusqu’au 9 octobre 1847 ; à partir de là ils sont devenus libres. Mais ils n’avaient pas de terre, ne possédaient rien, et il n’y avait plus grand-chose ici ; ils ont dû fuir. »

« Comment avez-vous eu la preuve qu’il y a eu des esclaves ? » « Au départ tout jeune je disais comme tout le monde, qu’il n’y avait jamais eu d’esclavage à Saint-Barth. Lors de mes études d’architecture navale à Nantes, j’ai rédigé un mémoire sur les bateaux de travail devenus bateaux de course aux Antilles, j’ai écrit dans le chapitre consacré aux Saintoises à Saint-Barth qu’il n’y avait jamais eu d’esclavage à Saint-Barthélemy. Puis je me suis dit “attends, tu ne peux pas écrire ça, quelque chose ne va pas”. En fait, il y avait déjà eu des écrits. »

« Quels travaux faisaient les esclaves sur l’île ? » « Au début, ils sont arrivés avec les Français. Ils faisaient probablement de l’agriculture, en particulier la culture de l’indigo. Puis avec les Suédois ; c’est eux qui ont construit tout Gustavia, les routes, les forts, les maisons, les citernes ; tout cela a été bâti par les esclaves. »

« D’où venaient-ils ? » «C’est une question difficile. Les Européens, c’est facile, il existe beaucoup de documents qui permettent la généalogie. Pour les Africains c’est beaucoup plus compliqué. Déjà, quand tu es esclave, tu n’as pas de nom… On sait parfois où se faisait le commerce des négriers qui venaient ici, mais pas les captures par les Africains eux-mêmes. Les Européens négociaient âprement avec les Africains, et les captifs étaient ramenés jusque depuis l’intérieur des terres. J’ai trouvé quelqu’un pas plus tard que l’autre soir. Un bateau négrier, le “Stockholm”, parti d’ici pour l’Afrique. Le capitaine et le second sont morts de la grippe. Le bateau parvient à revenir à Saint-Barth en 1799. On retrouve en 1825 la trace de plusieurs esclaves confisqués à une famille de Gustavia par le gouvernement de Saint-Kitts. Les Anglais ayant été les premiers à abolir la traite, et poussant les autres nations à faire de même, les îles anglaises manquaient probablement de main d’œuvre et tout prétexte était bon peut-être pour s’en procurer. Ainsi parmi ces esclaves figurait Angélique, décrite comme ayant été acheté en 1799 du brig “Stockholm”. Ce bateau avait fait la traite à Cape Coast, une ville côtière de l’actuel Ghana. Angélique est décrite comme provenant de la tribu Minnah. »

« Où les esclaves étaient-ils logés ? » « Dans ce qu’on appelait des cases à nègres construites à côté des maisons de leurs propriétaires. Il en existe de moins en moins dans Gustavia, tu en vois par exemple au Brigantin. »

« Quelle était leur espérance de vie ? » « Déjà, l’espérance de vie de quiconque est très courte à l’époque. A 12 ans, tu es mariée, à 14 ans, tu as des enfants… 35 ans, c’est déjà vieux, alors imagine quand tu es esclave. »

« Comment ils faisaient pour se parler, en quelle langue ? » « Difficile à dire. Les créoles sont pleins de mots africains, et en même temps l’Afrique, c’est tellement vaste, beaucoup de langues cohabitent. Mais ils n’ont sûrement pas eu le choix de comprendre rapidement, vu leur condition.»

Dans la salle, un adulte lève le doigt : « Savez-vous combien ils étaient ? J’ai entendu parler de 200 ? » « En 1805 – 1818, au plus fort de l’activité de l’île, il y avait 6.000 habitants à Saint-Barth, dont 4.000 à Gustavia. Parmi eux 1.000 Blancs, 2.000 esclaves, et 1.000 libres de couleurs, des esclaves affranchis (ou leurs descendants) qui sont parfois aussi de riches propriétaires d’esclaves. »

Une adolescente reprend le micro : « Mais ils ne se révoltaient pas ? » « C’était une grosse crainte ; il y avait des lois draconiennes, des couvre-feu. Mais il y a eu des révoltes, où en tout cas des échauffourées. Tu me demandais tout à l’heure ce que faisaient les esclaves comme travail ; à bord de chaloupes, ils transportaient les marchandises du port aux navires marchands qui ne pouvaient pas entrer dans la rade. Le soir, ces chaloupes faisaient l’objet d’une surveillance étroite, car les esclaves les utilisaient pour s’enfuir ; le marronnage dans les terres étant impossible ici. »

Une maman, dans le public : « Où étaient-ils enterrés, existe-t-il un cimetière ? » «Possiblement, mais il n’est pas encore connu. On le trouvera un jour, sûrement dans le voisinage de Gustavia, il devait y avoir un endroit où on rassemblait les morts. Dans le reste de l’île, ils étaient enterrés dans la proximité des habitations. »

De nouveau un adulte : «Quels sont les documents sur lesquels vous basez vos recherches ? » « Il y a deux fonds d’archives principaux. Le fonds suédois de Saint-Barthélemy se trouve au centre des archives d’outre-mer à Aix-en-Provence. Et dans la collection Saint-Barthélemy à Stockholm, on peut lire tous échanges entre le gouverneur suédois de l’île, le ministre des Colonies et le Roi. Ils s’envoient des lettres presque chaque mois pour détailler ce qu’il se passe. Enfin, en Guadeloupe aussi, il y a pas mal de documents, notamment une petite partie du Fonds suédois de Saint-Barthélemy. »

 

JSB 1346



Journal de Saint-Barth N°1346 du 17/10/2019

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