Molestée par son compagnon : « Je pensais que ça n’arrivait qu’aux autres »

Une affaire de violence sur conjointe était jugée jeudi au tribunal de Saint-Barthélemy, alors qu’à Paris s’ouvrait le premier grenelle dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes.

 

La nuit du 12 au 13 février dernier, la violence au sein de ce couple atteint son paroxysme. A 2h30 du matin, Madame rentre de soirée, retrouver Monsieur qui dort. Elle a crevé un pneu de sa voiture sur la route et s’est faite déposer. En pénétrant dans la chambre, elle allume la lumière, ce qui réveille le dormeur, et elle lui explique qu’il ne pourra pas compter sur le véhicule le lendemain. A partir de là, les versions divergent.

 

Elle : il entre subitement dans une colère noire, lui assène un coup de pied dans le dos, et la menace avec un couteau qui la blesse légèrement à la main ; il l’attrape par les cheveux, elle fait de même, parvient à se dégager et lui donner un coup sur le bras à l’aide d’une lampe de chevet. L’homme plutôt massif la met au sol, s’assied sur elle et la maintient, un genou dans les côtes, la main plaquée sur son nez et sa bouche. « J’étouffais, je n’avais plus de souffle, il m’a lâchée au dernier moment », confie Madame, qui assure s’être vue mourir à ce moment là. Finalement, la situation se calme un peu, le couple sort fumer une cigarette ; une fois dehors, elle part en courant, pieds nus et apeurée, direction l’hôpital De Bruyn.

 

Lui : il décrit une femme alcoolique, et sujette à des crises de jalousie, jusqu’à l’hystérie. Ils étaient séparés au moment des faits, assure son avocate à la barre, le prévenu ne s’étant pas présenté au tribunal. Selon Monsieur, donc, elle rentre complètement soûle de sa soirée, allume la lumière de la chambre où il dort, raconte en boucle une histoire de crevaison de pneu et d’engueulade avec sa copine, puis se met à lui reprocher ses écarts avec d’autres femmes. Le ton monte, elle brandit un couteau et lui assène un coup de lampe. « Il ne porte pas de coups, mais ne fait que la bloquer au sol pour la calmer de sa crise d’hystérie », explique Me Fleury, selon qui le quadragénaire n’avait aucune intention de violenter sa compagne (ou ex-compagne).

 

Dans la salle de la capitainerie, régulièrement transformée en tribunal pour les audiences foraines, la victime est à fleur de peau. Tremblante, les yeux mouillés, elle paraît très angoissée.

 

L’histoire de ce couple remonte à dix ans. Ils se sont connus en vacances, se sont fréquentés de façon épisodique, deux mois par çi, deux mois par là. Deux quadras au physique avantageux et au mode de vie aisé, fait de fêtes et de voyages. C’est à Saint-Barthélemy qu’ils s’installent véritablement ensemble, en 2013. Très rapidement, la vie à deux se dégrade dans un quotidien conflictuel. Le fils de Madame, 19 ans aujourd’hui et qui vivait avec eux à ce moment-là, a été témoin de ces relations en montagnes russes, et a même été impliqué dans une bagarre en 2014. Celle-ci avait donné lieu à une première plainte, que la victime a ensuite retirée, poursuivant sa relation avec l’homme dont elle était éperdument amoureuse. Ce dernier avait été reconnu coupable mais dispensé de peine.

 

Elle a fourni au tribunal plusieurs certificats médicaux attestant des violences subies au cours des dernières années. Ce 13 février, le médecin de l’hôpital lui prescrit une ITT (incapacité totale de travail) de 10 jours, un arrêt de travail d’un mois. Le certificat médical fait mention d’un traumatisme crânien, hématome dans le bas du dos, traumatismes au niveau des cervicales, de la bouche, du thorax… Des photos éloquentes complètent le dossier.

 

« Nous ne sommes pas du tout dans le cas d’une femme battue », commente Me Fleury, conseil du mis en cause. « Ce couple vit dans un climat de violence et de conflit. Madame est très amoureuse, ils n’ont pas arrêté de se séparer et se retrouver. Depuis cette soirée du 13 février, elle envoie de nombreux textos à Monsieur. Il s’agit d’une femme quittée, peut-être trompée, certainement une femme malheureuse. Mais aujourd’hui elle veut se servir de la cause des femmes pour se venger. »

 

Un fléau national

Grenelle ou pas grenelle, le président ne se laisse pas attendrir par la frêle blonde qui lui fait face, et la questionne sur ce fameux coup de lampe. « Qui a utilisé des armes ? » « J’ai voulu me défendre, j’ai pris la lampe près du lit et je lui ai tapé sur le bras ; il m’a dit qu’il ne pourrait plus jamais jouer au tennis », raconte-t-elle. «Monsieur fait 1,80 mètre et 100 kilos, ma cliente mesure un mètre cinquante les bras levés », lance l’avocate de la victime Me Desailloud. « Elle aurait pu faire l’objet des tristes statistiques de féminicides qui font l’actualité aujourd’hui. »

 

« La scène décrite par la victime correspond au certificat médical », souligne le vice-procureur, qui regrette que le prévenu ne soit pas là pour s’expliquer. « Est-ce que le fait d’être réveillé au milieu de la nuit mérite une telle violence ? » Le magistrat rappelle que 101 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint, depuis le début de l’année (ce chiffre est depuis passé à 102). Et que même si le casier judiciaire de Monsieur est vide, « il a été reconnu coupable pour les mêmes faits en 2014, bien qu’il ait été dispensé de peine. Je crois qu’on a affaire à un homme d’une extrême violence. Aujourd’hui, c’est un fléau national. Il y a un signal fort à lancer. Pas question pour moi de prendre une décision d’avertissement. »

 

Le vice-procureur requiert une peine de 12 mois d’emprisonnement, une interdiction de séjour sur le territoire où réside et travaille Madame, et la délivrance d’un mandat d’arrêt à l’encontre du prévenu, qui vit à l’étranger.

 

Le juge rendra sa décision le 3 octobre.

 

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« Je n’arrivais pas à partir »

Aussi accablée que remontée, la victime semble avoir du mal à aller de l’avant. Après les faits, elle a continué à échanger régulièrement par messages avec l’auteur des coups, entre insultes, menaces, chantages voire tentatives de retrouvailles de sa part. La veille du procès, son téléphone sonnait encore, affichant le nom du prévenu. Bien décidée à aller au bout de sa démarche, elle a cessé de lui répondre ; mais la victime semble encore fragile. Les scènes de conflit, tromperies, coups bas et bagarres qu’elle décrit comme régulières donneraient à n’importe qui l’envie de fuir au plus vite cette relation, qui tourbillonne entre moments d’amour passionnel et de déchirements violents. En atteste ce message envoyé par Monsieur le 14 février dernier, alors qu’elle était à l’hôpital après les coups reçus la veille : “Happy Valentine’s day !” Cela écrit sans ironie. Mais visiblement une totale inconscience de la gravité de la situation. « J’étais très amoureuse de lui. Il était si mignon, charmeur… Et puis il était mal, je voulais le guérir. On était allés voir un psy ensemble, avec mon fils, pour améliorer les choses », raconte la victime. « J’étais amoureuse de l’image qu’il renvoyait. Mais peu à peu, j’ai perdu toute confiance en moi, j’avais l’impression que sans lui, je ne pourrais jamais m’en sortir. Je n’arrivais pas à partir. »


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Journal de Saint-Barth N°1341 du 12/09/2019

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