L’épouse avait été trouvée hagarde dans la rue, les poignets liés par du gros scotch

Mari et femme comparaissent comme prévenus et comme victimes. Un couple était jugé jeudi pour violences respectives. Seul l’homme était présent, son épouse ayant quitté l’île. Depuis les faits, ils sont séparés et ont entamé une procédure de divorce.

 

La parole de l’un contre la parole de l’autre. Le 26 avril 2018, une femme arrive à l’hôpital De Bruyn, en sang, avec des nombreuses blessures à la tête, aux jambes, un large hématome sur le visage. Elle dit qu’elle est tombée, seule chez elle, dans les escaliers.

Le 30 avril 2018, des résidents de l’île croisent cette même femme qui marche, hagarde, les mains solidement liées par du gros scotch. Elle présente des traces de blessures. Ils la font monter dans la voiture et l’emmènent à l’hôpital.

Elle explique que son mari lui a attaché les mains après une dispute, au cours de laquelle elle parle de violences verbales et d’insultes réciproques, mais pas de coups à proprement parler. Elle reconnaît avoir insulté et giflé son époux, qui lui aurait alors attaché les poignets.

Présent au tribunal, l’homme se tient droit et parle clairement. Ce jour-là, il faisait la cuisine. Elle était rentrée de l’hôpital, où elle avait été soignée pour sa chute. « Une dispute a éclaté », raconte le Saint-Barth. « Elle a lancé les aliments à travers la pièce, elle prenait tout ce qui lui tombait sous la main pour me frapper. J’ai tenté de la calmer, rien n’y a fait. Je lui ai entravé les mains, pour qu’elle arrête de me gifler et me frapper dans les testicules. J’ai appelé les gendarmes pour dire que ma femme était hystérique, et pourrait être dangereuse… » Elle avait déjà quitté la maison, mains liées.

L’épouse est ensuite revenue sur sa première version concernant les blessures impressionnantes constatées par les médecins le 26 avril. Elle explique finalement que c’est son mari qui l’a poussée, provoquant la chute qui l’a blessée sérieusement. Qu’elle est allée à l’hôpital et il n’est pas venu la voir, ne s’est pas enquis de son état, ce qui l’a mise hors d’elle le 30 avril, jour où elle s’est fait scotcher les mains. Elle explique subir une « torture du silence », dépeint un homme mutique et indifférent, ce qui la pousse à bout. Elle dit que ce n’est pas la première fois qu’il lève la main sur elle, elle a déjà reçu une gifle en 2016, aux Etats-Unis, où il a été condamné pour cela. Elle raconte qu’elle subit aussi des pressions de la part de sa belle-famille, qui laisserait des animaux morts autour de sa voiture... Et elle reconnaît qu’elle vit des difficultés dans sa gestion de l’alcool, ainsi qu’un comportement dépressif, qu’elle attribue notamment à cette absence de communication dans le couple.


C’est la fameuse chute du 26 avril qui intéresse la présidente Ayache-Barbotin. Le certificat médical met à mal la version de l’homme. La Présidente lit : « Hématomes aux yeux, contusions et atteintes vasculaires aux poignets, hématomes aux jambes, traumatisme cranio-facial… Comment elle s’est fait tout ça ? » « Elle est tombée sur le deck et s’est fracassé la tête. J’étais absent. Les choses se sont passées comme elle l’a raconté dans sa première version », affirme l’époux sans ciller. « Quand je suis revenu, elle était par terre. Je lui ai proposé d’appeler les secours, elle a refusé. Puis elle est partie seule à l’hôpital, en sang, sans rien dire. Je suis allé à l’hôpital, j’ai vu que sa voiture était devant. Je ne me suis pas manifesté parce qu’elle était hystérique contre moi, je ne voulais pas aggraver la situation, je savais qu’elle était soignée. »
L’expertise psychiatrique de la femme révèle une addiction à l’alcool, et globalement des difficultés lourdes. Face au médecin, rencontré des semaines après les faits, elle a de nouveau changé son récit, revenant à sa première version dans laquelle la seule violence reprochée au mari est de lui avoir scotché les mains.


C’est ce que souligne le vice-procureur Paillard. « Ce n’est pas parce que les photos sont impressionnantes que tout est de la faute de Monsieur. Il reconnaît lui avoir lié les mains, ce qui est une violence. Madame a changé plusieurs fois de version, devant les experts elle dit de nouveau qu’elle est tombée seule. Je ne peux pas prouver que toutes les violences sont du fait de Monsieur. » Il demande une amende de 3000 euros avec sursis contre Monsieur et une amende de 2000 euros avec sursis contre Madame.
Des réquisitions qui conviennent à l’avocate du mari, mais font frémir celle de l’épouse, Me Tissot. « A mille euros près, le ministère public ne fait aucune distinction entre les violences subies par ma cliente et celles qu’elle a infligé ! » s’exclame-t-elle, rappelant que l’homme a reçu deux claques, tandis que les médecins ont déclaré plus de huit jours d’ITT (incapacité totale de travail) pour sa femme. « Quant aux variations dans ses déclarations, on sait tous qu’une femme victime de violence ne va pas forcément le dire d’emblée. Elle ne l’a pas clamé dès le départ, car elle est sous l’emprise de son époux. Elle subissait des violences, physiques et surtout morales », assure Me Tissot, qui demande la relaxe pour sa cliente.
Le délibéré sera rendu le 11 juin à Saint-Martin.

 

Journal de Saint-Barth N°1379 du 10/06/2020

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