Saint-Barth -

[ Un an après] « Irma est toujours un combat, une réalité »

 

Ils retiennent le positif, racontent une expérience qui les a changés, ou vivent encore avec Irma au quotidien... D’une façon ou d’une autre, ceux qui étaient présents sur l’île entre le 5 et le 6 septembre 2017 ont été profondément marqués.


« Il ne faut pas se le cacher, beaucoup d’habitants ont été psychologiquement éprouvés et sont anxieux face à l’avenir et la récurrence d’un tel phénomène », a déclaré le président Bruno Magras lors de son allocution du 24 août.

Un simple appel à témoignages sur les réseaux sociaux le confirme : beaucoup d’habitants restent très marqués par ce qu’ils ont vécu. Certains ressentent le besoin de raconter, un an après. D’autres ne veulent surtout pas en parler, la blessure toujours à vif. « Irma est toujours un combat, une réalité, ne fait pas encore partie du passé », explique Gaby, résumant le sentiment général. D’aucuns expliquent qu’ils sont toujours en train de réparer leurs maisons, craignent l’inondation à chaque averse, se sont sentis complètement abandonnés par les autorités. «J’ai perdu mon bateau, je suis en galère de logement depuis un an et je dois toujours 40.000€ à la banque car l’assurance m’a dit … ! », s’énerve Florian. «Et aucune aide de qui que ce soit, bien que toute les demandes possibles aient été faites ! Voilà la solidarité Irma ! » La crise du logement continue d’angoisser bon nombre d’habitants en situation précaire, qui la ressentent comme une injustice. «On a toujours pas de maison, et on se moque de nous avec des loyers exorbitants... Plein de gens viennent s'installer sur l'île, et eux trouvent, alors que plein d'autres ici depuis des lustres sont obligés de partir après avoir aidé à nettoyer», lâche Marianne. «Tout a augmenté, les prix de la nourriture, les loyers…» regrette Jérôme.

 

« Cette année nous a tous modifiés » 

D’autres habitants préfèrent se concentrer sur le positif, prendre du recul, et s’accrocher à des anecdotes. Reihra raconte sa « première nuit dans une église, étant de confession musulmane… L’expression “la maison de Dieu est celle de tous” a pris tout son sens. » « On en sort tous grandis et différents », assure Tiffany. « Ça a été dur surtout après, car on avait une inquiétude et une adrénaline bizarre qui montaient en nous. Je n’imagine pas ceux avec des enfants ou celles qui devaient gérer leur grossesse… Mais pour nous, on sait qu’il y a un petit quelque chose de différent, et qu’aujourd’hui, on croque la vie. » Même ton chez Kay : « Pour ma part, ma case est toujours cassée, mon proprio’ est adorable il aimerait aller plus vite, mais pas facile d'avoir les artisans au bon moment... Tout a l'air au ralenti, et je trouve la plupart des gens fatigués, épuisés même par une saison chaotique... Cette année nous a tous modifiés en quelque sorte, en négatif et en positif. (…) Je patiente et je dis merci déjà d'être en vie.  »

Plus de recul encore du côté de Bertrand, qui ne voit dans cet ouragan surpuissant qu’un symptôme du dérèglement climatique, et de l’impact des agissements humains sur l’environnement. « On sait ce qu’il faut faire pour lutter, mais on ne le fait pas. Quand on frappera le mur, il sera trop tard. Je ne vais pas dire qu’on aurait moins de cyclones avec une nature mieux préservée, mais peut-être moins puissants, et on serait mieux protégés. »

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Hélène : « Mon monde s'est complètement transformé »

« Cette nuit a été celle que l'on nous avait promis ; une nuit d'enfer. L'impuissance et la peur ont été les principaux ingrédients du cocktail explosif d'émotions ressenties pendant ces 8 heures.
Quand je parle de peur je parle de cette terreur qui déclenche votre instinct de survie, parce que vous prenez conscience que votre vie peut s'arrêter si la nature le décide ; vous êtes son prisonnier!
Cette terreur qui vous prend à la gorge d'un coup et qui vous comprime les viscères.
Cette terreur explose quand recroquevillée sur un coin du lit vous regardez le berceau de votre enfant à venir et que vous réalisez que si vous vous laisser aller, vous allez le tuer...
Alors vous tentez de faire abstraction des douleurs provoquées par la pression du vent, des pires questions qui vous martèlent l'esprit, du fait que l'homme que vous aimez en face de vous est aussi apeuré que vous, des bruits apocalyptiques qui se succèdent, se déchaînent dehors et vous poussent à imaginer le pire...
Là, pour sauver ce bébé à venir, il faut respirer et le protéger de la violences de ces émotions coûte que coûte.

La première rafale s'engouffre dans les conduits d'aération... de la poussière vole sur le lit, le matelas tremble, le sol tremble, les rideaux tremblent, les miroirs tremblent comme pour laisser présager d'une image floue de ce que nous réserve le futur.
La baie-vitrée se gondole si fort qu'elle laisse échapper des bruits insoupçonnés, c'est sûr, elle va exploser...
vous regardez l'heure et vous vous dites « plus qu'une ou deux heures avant la fin de ce mur de pression », c’est autant que le programme « délicat » de ma machine à laver : ça va aller !

Mais non, voilà que ce que l'on pensait être le pire n'était finalement que le préambule de l’apocalypse!
La maison tremble de plus belle et des bruits stridents et sourds s'ajoutent aux précédents : des bruits de choses qui s'arrachent, se cognent, s'éclatent...

À ce stade on ne parle plus de rafales de vent mais bien de vents soutenus à une vitesse défiant tout ce qui est du domaine de l’imaginaire : la nature se déchaîne ! On compte 4 secondes d'inspiration... puis 4 secondes d'expiration : on va s'en sortir comme ça !

Une rafale si puissante s’engouffre à nouveau, avec une violence sans équivalence, la poussière vole, les chats s’aplatissent, mes oreilles explosent, mon ventre se tord, mon bébé a l’intérieur sursaute et tressaille, mon cœur s’emballe... Je veux que ça s’arrête...
4 secondes d’inspiration... je suis encore en vie... Emma bouge toujours dans mon ventre, ça va aller...

Les rafales se font plus rares et moins intenses...Impossible de me mettre debout, tous les muscles de mon corps sont tétanisés, figés par les heures de terreur, déplier les doigts de mon oreiller auquel je me suis agrippé si longtemps est un exploit douloureux... Et puis le calme revient... quelques coups de vents persistent encore, il est 9h du matin et nous ouvrons le volet pour découvrir des scènes de chaos, figées dans ma mémoire...

Cette odeur de nature broyée et pulvérisée sur les murs de la maison témoigne de la force de la grande dame, Irma. Pas d’électricité, pas d’eau, pas de réseau téléphonique, pas même la moindre onde radio : impossible d’entendre une autre voix humaine pour nous rassurer...

Les mêmes questions tournent en boucle : où sont nos proches? Comment vont-ils? Sont-ils en vie? Je me souviens de cette scène hors norme des oiseaux qui venaient à nous, il paraissaient complètement perdus ; rescapés miracles de la terreur! Après une matinée passée à nous frayer un chemin pour sortir de la maison, nous sommes partis en quête des voisins quand cela était physiquement réalisable... Lorsqu’a 13h nous rencontrons les premiers hommes, je me souviens qu’il était impossible retenir mes larmes, le soulagement... « il y a des personnes vivantes » me suis-je dis !

Cette nuit là, sans avoir bougé, mon monde s'est complètement transformé ; le regard des gens que l'on connaît, leur détresse... les paysages rongés par le sel et balayé par les vents... Ce qui est fou c'est qu'il semble que nous soyons suffisamment adaptables pour s'y acclimater quelque temps... Les scènes improbables du quotidien deviennent banales ; les taules enroulées comme des écharpes autour des arbres, les voitures et camions balayés sur les mornes, les toitures posées à même le sol... Si par définition il n'y a pas de sens au chaos, nous en avons tout de même découvert quelques images et un début de définition.

Toutes les questions les plus basiques du quotidien n'ont plus de sens. Ce que l’on souhaitait par dessus tout, les jours qui ont suivis cette effroyable nuit, c’était de voir du monde, comme si, seul le lien social pouvait nous rappeler que nous étions vivants... Alors je me suis portée volontaire à la cellule de crise, pendant plusieurs jours, cela m’a donné un objectif à court terme et une raison de me lever le matin. La vue de mon ventre tout rond devait apaiser et mettre en confiance les personnes les plus secouées. Aujourd’hui, un an après je me souviens encore de toutes les scènes avec une précision inouïe.

J’éprouve un profond respect pour tous les témoins, toutes les victimes de cette épreuve ainsi que pour toutes les personnes qui continuent de travailler à la reconstruction de notre belle île ; c’est ça la résilience et notre force ! Ma fille est née en bonne santé un mois après le passage d’Irma et m’a donné des ressources incroyables pour traverser cette année étrange. S’il y a bien une chose dont je me souviendrai toute ma vie, c’est que je ne me suis jamais sentie aussi vivante qu’après Irma.



JSB 1293