Les îlets, porte de survie des iguanes

Pour sauvegarder l’espèce, en 2011, des iguanes des Petites Antilles ont été délocalisés de Saint-Barth vers les îlets Fourchue et Frégate. L’opération est un ­succès : plusieurs générations de reptiles sont nées depuis.


A l’approche de Frégate, l’excitation de Karl Questel, de l’Agence territoriale de l’environnement, est palpable. Depuis six ans, et l’installation d’une douzaine d’iguanes sur l’îlet, il revient chaque année pour contrôler la santé des animaux, et surtout vérifier s’ils se reproduisent.

La journée de vendredi marque un tournant dans l’expérience. Après 20 minutes de marche, un premier iguane est capturé. Une petite femelle, explique Karl Questel, qui aussitôt la pèse (620 g), la mesure (82 cm, queue comprise), et surtout la scanne. Tous les iguanes amenés ici en 2011 ont été munis de puces électroniques d’identification. Pas de bip : cette bête là est inconnue. « La première native de l’île de Frégate ! Cinq ans que j’attends ça », s’exclame Karl, enchanté, en relâchant la bête après lui avoir glissé une puce sous la peau. Ce n’est que le début.

Dix minutes plus tard, Jonas Hochart, lui aussi agent de l’ATE, capture un second iguane. Belle bête : 110 centimètres pour 2,3 kg. Cette femelle ne paraît pas si jeune, et pourtant, le scanner ne détecte aucune puce. Karl est surpris. Pas de doute cependant : elle aussi est bien née ici, à Frégate, et donc est âgée de six ans maximum.

Les spécimens introduits sur les îlets à l’époque ont tous subi une biopsie pour une analyse génétique, et le bout de leur queue a été coupée ; comme on coupe l’oreille des chats stérilisés pour les reconnaître. « Aujourd’hui, il est interdit de faire ça ; ils ont jugé que c’était contre l’éthique », précise Karl. En tout cas, la queue de cette grosse femelle iguane est intacte. Elle a dû faire partie des premiers nés sur l’îlet. «Deux natifs, la journée est déjà gagnée !»

Neuf natifs de Frégate

La série continue. Bilan : seize iguanes vus, dont dix capturés, et parmi eux neuf natifs de l’île. « On a battu tous les records », se félicite Karl. Il faut dire que les agents ont été aidés par le passage d’Irma, qui facilite le repérage et la capture des reptiles cachés dans les branchages. Tous paraissent en bonne santé, sereins, ils sont joliment gras et ne présentent aucun signe de bagarre entre eux, ce qui signifie que l’espace est suffisant à Frégate pour accueillir plusieurs familles. Les iguanes vivent en harem : un mâle s’entoure de plusieurs femelles, et chasse ses jeunes rivaux, qui doivent à leur tour trouver un territoire pour se reproduire.

L’expérience de l’Agence de l’environnement est un succès. « C’est le seul programme de restauration de cette espèce qui fonctionne », conclut Karl. Et c’est très important. L’espèce de Saint-Barth, iguana delicatissima de son nom scientifique («parce qu’il est meilleur que l’autre au goût »), est quadruplement menacée à Saint-Barth : l’urbanisme grignote son espace naturel, la circulation dense lui laisse peu de chance sur les routes, les chats le chassent, et l’introduction accidentelle de l’iguana iguana, venu d’Amérique du Sud, le détruit peu à peu. Cette autre espèce s’accouple avec celle des Antilles, et ses gènes écrasent ceux des natifs.

L’iguane des petites Antilles s’est déjà éteint sur plusieurs îles voisines : Saint-Martin, Antigua, Barbuda, et il reste très peu d’individus en Guadeloupe et à Anguilla, par exemple. D’ailleurs, des scientifiques d’Anguilla viendront l’an prochain travailler sur l’expérience de l’ATE à Frégate et Fourchue. « On effectuera des tests salivaires pour chercher une éventuelle bactérie », détaille Karl. «Ensuite, il faudra qu’on amène des iguanes de Frégate à Fourchue, et vice-versa, pour éviter une trop forte consanguinité...»

 

JSB 1256