L’équation délicate entre sécurité sanitaire et économie

Certains de nos voisins rouvrent cette semaine leurs frontières aux touristes, comme Antigua-et-Barbuda ou Sainte-Lucie. D’autres sont encore en phase de construction d’un protocole pour que la reprise économique s’accompagne d’un maximum de sécurité sanitaire. C’est le cas des îles françaises, qui tergiversent autour des questions de dépistage et de quatorzaine.

 

Actuellement, ceux qui entrent à Saint-Barth doivent toujours  justifier d’une raison impondérable d’y venir, comme tous les entrants en outre-mer ou en Corse, jusqu’au 23 juin. Ils doivent aussi, s’ils viennent d’ailleurs que des Antilles, soit se plier à une quatorzaine stricte à domicile, soit se faire tester au drive du laboratoire. La semaine dernière, par exemple, on a croisé au drive l’équipage du Energy Observer, et celui d’un yacht venu remplacer l’équipe qui était confinée à bord depuis le mois de mars. Les entrants qui optent pour le dépistage s’engagent à subir un test dans les 24 heures après leur arrivée, et un second six jours après. Entre les deux, ils doivent éviter les lieux fréquentés (supermarchés, restaurants) et porter un masque à chaque sortie.
« Les attestations sur l’honneur, c’est du cinéma », a condamné le Président Bruno Magras vendredi au conseil territorial. En effet, les employeurs peuvent facilement attester du besoin impérieux d’un salarié même si sa venue n’est pas une nécessité absolue, et il n’est pas très difficile de cocher une case, sans respecter à la lettre les engagements pris… Malgré l’imperfection de ce système, il a le mérite de filtrer les entrées. D’ailleurs aucun cas n’a été importé depuis mi-mars.

Maintenant, si le système devait être maintenu pour la réouverture aux touristes, il serait tout bonnement intenable. Personne ne va s’offrir un billet d’avion et cinq nuits d’hôtel pour se voir interdit de manger au restaurant ou faire  les boutiques. Devant le mécontentement des acteurs économiques, la ministre des Outre-mer Annick Girardin a évoqué samedi une expérimentation : il s’agirait pour les touristes de réaliser un test dans les 48 heures avant le départ, et une “septaine” à l’arrivée. L’idée doit être validée par le conseil scientifique, et nécessite une base juridique pour l’obligation d’effectuer un test. Selon Annick Girardin, les freins à la levée de la quatorzaine viennent davantage de l’outre-mer frileux que du  gouvernement lui-même.
Non, le tourisme ne reprendra pas réellement tant que la contrainte de quatorzaine, septaine ou autre ne sera pas levée. Si c’est le cas, il faudra pour compenser une politique de tests et de contrôles très rigoureuse.
Emmanuel Macron avait retoqué l’idée d’un dépistage du Covid avant le départ, notamment pour les touristes étrangers : selon lui la fiabilité du test ne serait pas garantie. D’autant plus que les normes de tests en France ne sont peut-être pas les mêmes qu’aux Etats-Unis ou au Brésil.  Mais les tests effectués ici ne peuvent pas non plus être 100% fiables. Mettons qu’un touriste contracte le virus au cours de son voyage en avion en direction de Sint-Maarten puis de Saint-Barth. Le test dans les 24 heures ne le montrera sans doute pas ; et si celui réalisé six jours plus tard est positif, il faudra avoir du personnel pour identifier tous les cas contacts de ce touriste durant sa première semaine de vacances… Sans parler de son placement en isolement, sans doute avec sa famille, ou sa prise en charge médicale le cas échéant.

Autre question, le volume. Même si les capacités de dépistage sont bonnes à Saint-Barthélemy comparé à de nombreux territoires, avec un avion qui atterrit toutes les dix minutes à Saint-Jean en saison, les allers - retours des ferrys qui amènent encore plus de monde, sans parler des plaisanciers, il ne sera pas possible  de dépister la totalité des entrants dans un contexte de haute saison. Même chose dans les gros aéroports. D’ailleurs, même si l’île ouvre ses frontières, elle devra composer avec le monde qui l’entoure. A ce jour, Juliana n’a toujours pas donné de date de réouverture. Il est question d’y tester les arrivants, mais les passagers en transit pour notre île pourraient ne pas avoir besoin de s’y plier, et attendre d’être à Saint-Barth pour être dépistés. C’est ce qu’il se passe avec la quatorzaine en Guadeloupe : un métropolitain qui entre à Saint-Barth via Pole Caraïbes n’est pas placé en quatorzaine puisqu’il est en transit. Les protocoles ne sont pas les mêmes selon les pays et donc les aéroports, que ce soit Pôle Caraïbe, Juliana, mais aussi Antigua, Porto Rico ou Saint-Kitts. Quant aux personnes venant en ferry depuis l’île voisine, leur parcours sera encore plus compliqué : testées à Juliana ? A la gare maritime de Gustavia, ou celles de Philipsburg ou Marigot ? Seront-ils emmenés directement au drive, ou, comme aujourd’hui, est-ce qu’on comptera sur leur esprit de responsabilité pour prendre rendez-vous avec le laboratoire et l’honorer ?

Une harmonisation ou en tout cas un échange étroit entre les îles des Caraïbes semble indispensable. Bruno Magras a indiqué avoir échangé avec des représentants des îles voisines sur le sujet. L’idée d’un Covid Pass commun aux pays caribéens est sur la table. Mais là aussi il faudra un accord de l’Etat français. Le temps commence à presser : plusieurs îles alentours commencent à rouvrir cette semaine. L’aéroport international d’Antigua-et-Barbuda a rouvert lundi aux vols commerciaux. Un premier avion American Airlines doit s’y poser ce jeudi. Seule contrainte pour les voyageurs : disposer d’un certificat de test de dépistage négatif, effectué avant leur départ. Même chose à Sainte-Lucie, qui rouvrira ses frontières le 4 juin. Si dans ces pays, c’est la seule contrainte, les qualités de Saint-Barth ne feront pas le poids s’il faut rester confiné plusieurs jours.
Anguilla devrait suivre rapidement. Elle est un peu dans la même situation que Saint-Barth : trois cas de Covid en tout et pour tout, zéro cas grave, et pas de nouveau cas depuis plus de deux mois. Elle possède une machine GeneXpert similaire à celle de Saint-Barth. Saint-Martin est comme nous soumise à la décision de l’Etat français, et Sint Maarten n’a pas annoncé de réouverture pour le moment. Cependant la frontière entre les deux parties de l’île a rouvert mardi 2 juin.
Si tout cela apparait un peu confus, on peut reconnaître la difficulté de la tâche qui incombe aux décideurs de tous les pays : l’équilibre à trouver est délicat entre sécurité sanitaire des territoires et nécessité de reprise économique...

Journal de Saint-Barth N°1378 du 03/06/2020

Energy Observer
Murets de Grand Fond
Tests, quatorzaine, ouverture de l'île