Le sourire tarde à se dessiner sur le visage de Micheline Jacques. Depuis de longues minutes, la mine grave, elle observe, assise sur une banquette en feutrine rouge de la salle des mariages de l’hôtel de la Collectivité territoriale, les opérations de dépouillement des bulletins. Pourtant, le suspense est de courte durée. Dans les vingt-et-une enveloppes ouvertes par la présidente du bureau de vote, treize bulletins portent le nom de la sénatrice sortante. Les deux autres candidats, Maxime Desouches et Benoît Chauvin, ne récoltent que cinq et une voix. Enfin, deux bulletins sont déclarés nuls. Micheline Jacques peut sourire. Elle est reconduite pour six années supplémentaires dans son mandat de parlementaire. Non sans avoir quelque peu tremblé pendant les jours qui ont précédé le scrutin, pour plusieurs raisons.

Un plébiscite trompeur
Tout d’abord, le panel des grands électeurs était bien différent de celui de 2020. Le sénateur sortant était Michel Magras et la députée Claire Guion-Firmin. Il y a six ans, Micheline Jacques bénéficiait du soutien du président de la Collectivité territoriale, Bruno Magras. Cette année, l’intention de vote du président Lédée ne s’est exprimée que tardivement, et du bout des lèvres.
De plus, en 2020, Micheline Jacques était une élue du groupe majoritaire, Saint-Barth d’Abord. Or, depuis 2022, ce même groupe, minoritaire au sein de l’assemblée territoriale, représente l’opposition. Enfin, plus simplement, la candidate de 2020 était l’unique prétendante au fauteuil de sénateur. Cette année, elle avait deux adversaires. Même si ces derniers n’ont finalement pas pesé lourd au moment du décompte des voix.

Le choix par défaut du président
L’incertitude de Micheline Jacques est également à mettre sur le compte des revirements de position du président du conseil territorial, Xavier Lédée. Un président qui n’a pas su, pu ou voulu présenter un candidat. Peut-être par prudence, compte tenu de la position minoritaire qu’occupe son groupe d’élus au conseil territorial (5 sur 19). Quoi qu’il en soit, Xavier Lédée a mis tout en œuvre pour tenter d’exister dans ce scrutin. Quitte à faire montre d’une rare maladresse politique en formulant de vertes critiques envers les trois candidats, quelques jours à peine avant l’élection (JSB 1680). Tout cela pour finalement annoncer son intention, ainsi que celle des élus de son groupe et du député Frantz Gumbs, d’accorder leur voix à la sénatrice sortante. Ce qui, assura-t-il, n’était pas « un choix d’adhésion mais un vote en responsabilité ». Ou un choix par défaut, plus sûrement.
Une chose est certaine : pour encore au moins six mois, puisque c’est en mars que se dérouleront les élections territoriales, Xavier Lédée devra travailler avec Micheline Jacques. Une parlementaire qui, à Paris, œuvre dans l’intérêt de Saint-Barthélemy et de ses habitants mais qui, sur l’île en tant que conseillère territoriale du groupe Saint-Barth d’Abord, demeure une force d’opposition. Et rien ne permet de penser qu’elle ne s’engagera pas sur une liste lors de la campagne pour les élections territoriales de mars 2027. Une liste qui ne sera certainement pas celle du président sortant.
Pour l’heure, Micheline Jacques a déjà repris ses fonctions au sein du Sénat. Sereinement, cette fois.

Les réactions
Micheline Jacques : « Beaucoup de challenges à relever »
« Je le prends avec beaucoup d’humilité. Je remercie les collègues pour la confiance qu’ils m’ont accordée. J’ai œuvré pour l’île de Saint-Barthélemy et le travail a payé. Pour ce nouveau mandat, beaucoup de challenges sont à relever. Surtout dans le contexte national que nous connaissons. Je mettrai tout mon poids pour défendre les intérêts de Saint-Barthélemy. »
Sur les élections territoriales de 2027 : « Il faut déjà prendre la mesure de ce scrutin. Après, il est évident que faire partie d’une liste m’intéresse dans la mesure où, à Saint-Barthélemy comme partout, un mandat local permet d’être véritablement imprégnée de ce qu’il se passe dans sa Collectivité pour mieux défendre les dossiers. Comme j’ai pu le faire pour certains sujets en développant des amendements en faveur de Saint-Barthélemy qui n’était pas prise en compte. Mais il faut un aller étape par étape. On verra comment les choses s’annoncent dans quelques mois. »
Sur la présidence de la délégation sénatoriales aux Outre-mer : « Il y aura un vote pour les commissions et les présidences des délégations. J’ai effectué un mandat de trois ans et je suis candidate à ma succession. Il faut d’abord voir quels sont les équilibres et comment les groupes seront constitués au Sénat. »
Frantz Gumbs, député : « J’ai suivi le groupe Lédée »
« J’avais déclaré lors des fêtes du 24 août que la position du président de la Collectivité territoriale influerait sur la mienne. J’ai respecté mon engagement de ne pas créer de désordre inutile et j’ai suivi la position du groupe Lédée. Et puis, dans les circonstances nationales actuelles, il n’est pas judicieux de créer des perturbations supplémentaires à quelques mois des élections présidentielles. »
Maxime Desouches : « Je poursuis mon travail d’élu »
« Comme je l’ai fait le jour même du scrutin, j’adresse mes félicitations républicaines à Micheline Jacques et je remercie les grands électeurs qui m’ont accordé leur confiance. Micheline Jacques peut se satisfaire que les grands électeurs lui accordent, contre toute attente, une seconde chance. Ils ne lui ont tenu rigueur ni d’un bilan difficile à identifier, ni d’avoir déposé en octobre 2022 une proposition de loi organique touchant à notre statut sans en informer au préalable le Conseil territorial. En 2020, elle s’engageait pourtant à défendre le projet de notre île « en travaillant de concert » avec les élus. Sa circulaire de 2026 reconnaît d’ailleurs, dans ses échanges avec eux, « des débuts hésitants ». Dans son dernier message aux grands électeurs, elle assurait avoir bien noté leurs remarques, leurs inquiétudes et leurs attentes. Souhaitons que ce second mandat soit celui des actes et que cet engagement soit cette fois tenu. Ce scrutin éclaire aussi la position de Xavier Lédée. Quelques jours avant le vote, Xavier Lédée reprochait publiquement à la sénatrice sortante de ne lui avoir fourni que peu d’éléments sur son travail et de ne pas l’avoir associé à ses réunions. Il a finalement appelé à voter pour elle. Chacun appréciera la cohérence de ce revirement. On ne peut que s’interroger sur les arguments, sans doute persuasifs, qui l’ont fait changer d’avis en quelques jours, pour préserver son poste de président jusqu’à la fin du mandat. Les convictions ont visiblement leurs limites. Pour un élu qui réclamait la transparence au point d’inviter chacun à rendre public un vote à bulletin secret, l’exercice ne manque pas de saveur. Rappelons qu’en 2022, Micheline Jacques figurait sur la liste de Saint-Barth d’Abord, battue aux élections territoriales. Quatre ans plus tard, elle est réélue avec l’appui des élus de Xavier Lédée. Ceux qui ont contribué à cette élection et solliciteront les suffrages des électeurs de Saint-Barthélemy en mars 2027 devront expliquer comment l’adversaire d’hier est devenue l’alliée d’aujourd’hui, avant de redevenir l’adversaire de demain. L’élection est désormais derrière nous. Saint-Barthélemy aborde une période exigeante. Pour ma part, je poursuis mon travail d’élu jusqu’au terme du mandat que les électeurs nous ont confié. »
Daniel Gibbs élu à Saint-Martin

Le président du Sénat Gérard Larcher en compagnie de Daniel Gibbs.
Contre toute attente, c’est l’ancien député (2012 à 1017) puis président de la Collectivité territoriale (2017-2022) Daniel Gibbs (Les Républicains) qui représentera Saint-Martin au Palais du Luxembourg lors des six prochaines années. Daniel Gibbs, conseiller territorial d’opposition, a été élu au second tour avec 13 voix, contre 11 pour Valérie Damaseau, la candidate soutenue par la majorité. Il succède à Annick Pétrus, qui n’avait obtenu que trois voix au premier tour avant de décider de ne pas se maintenir au second.

Le Sénat reste majoritairement à droite
Sénatrice de Saint-Barthélemy et membre du parti Les Républicains, Micheline Jacques siègera au sein de la majorité. Dans un hémicycle dont 178 des 346 sièges ont été renouvelés, la représentante de Saint-Barth fera partie des 134 femmes élues au Sénat.
La droite et le centre droit comptent 202 sénateurs, l’extrême droite 15, le centre 24, la gauche 74, les Verts 12, la gauche radicale 1 et les communistes 18. Depuis le début de la Ve République, le centre et la droite ont toujours dominé l’Hémicycle. Une seule exception : une brève interruption de 2011 à 2014, quand le Sénat a basculé à gauche.
