Saint-Barth -

Esclavage à Saint-Barth : une mémoire à construire

L’histoire de Saint-Barthélemy est étudiée jusqu’aux Pays-Bas. Une étudiante de l’Université de Maastricht en master “arts et heritage” a dédié son mémoire à l’histoire de l’esclavage sur l’île, ou plutôt, à la mémoire de l’esclavage. à travers son étude intitulée “Forgetting and remembering slavery in Saint-Barthélemy”, Emilia Felicia Klause a cherché à comprendre pourquoi l’esclavage possède une place marginale dans la mémoire collective des habitants de Saint-Barthélemy.

Pour réaliser ce travail, l’étudiante a mené de nombreux entretiens avec des acteurs locaux comme Richard Lédée et Arlette Magras, des politiques comme Bruno Magras et Bettina Cointre, l’historien Fredrik Thomasson, mais aussi des touristes et des habitants de l’île. « Personne n’a refusé de parler de ce sujet avec moi, mais il y avait parfois de l’inconfort », détaille Emilia. Lors de sa première visite sur l’île, la franco-allemande a été intriguée par la faible visibilité du passé esclavagiste de Saint-Barth dans l’espace public. A travers les cinquante pages de son mémoire, elle développe plusieurs pistes pour expliquer cette marginalisation comme l’inaccessibilité des archives, la perte de la mémoire orale, les lacunes sur l’histoire locale dans l’éducation nationale ou encore les récits erronés partagés par le secteur touristique dans les années 2000.

 

Des récits erronés véhiculés par le tourisme

« Dans de nombreuses publications de guides touristiques et de sites inofficiels, il a été promu que l’esclavage n’a pas existé à Saint-Barth, déclare Emilia. Cela a eu une réelle influence sur les connaissances publiques de ce sujet, et surtout, cela a invisibilisé la communauté noire de l’île. » Dans son mémoire, l’étudiante intègre une lettre publié en 2009 dans nos colonnes (JSB819) où un habitant, nommé Henri Louis, exprimait son indignation après qu’un reportage de l’émission Sept à Huit avait dépeint l’île comme uniquement habitée par des personnes blanches. « Je tiens par ailleurs à éclairer toutes les personnes qui se poseraient des questions, que nous sommes certes en minorité, que nous ne descendons pas de Normands ni de Bretons, que nous sommes vraisemblablement le fruit de l’esclavage », précise-t-il. Selon l’étudiante, une question demeure : « Est-ce qu’il y avait une volonté de partager des informations erronées ou c’était un manque de connaissances qui a été transformé en argument de vente pour la destination touristique, pour présenter Saint-Barth comme un cas exceptionnel de la Caraïbes ? »

 

Banalisation de la violence de l’esclavage

Emilia explique cet oubli collectif également par le rôle particulier qu’a joué Saint-Barth dans les économies esclavagistes. L’île ne possédait pas de grandes plantations mais avait tout de même un système esclavagiste, Gustavia ayant été principalement construit par les esclaves. « J’ai souvent pu entendre, comment les Saint-Barth ont pu avoir des esclaves puisqu’ils étaient eux-même très pauvres ?, illustre-t-elle. Ce passé ne colle pas avec l’identité des Saint-Barth, avec le récit collectif de l’extrême pauvreté. » Ce qui le rend d’autant plus difficile à accepter. Interrogé par Emilia, Bruno Magras ne nie pas l’esclavage mais le compare aux conditions d’extrême pauveté dans lesquelles les premiers colons ont vécu. Un discours qui banalise « la violence structurelle de l’esclavage » et qui «minimise son importance historique ». « L’esclavage, comme tout autre sujet, mérite sa place dans la transmission du patrimoine de l’île », avance Emilia. L’étudiante suggère des efforts culturels pour contextualiser cette partie de l’histoire et la rendre davantage accessible à la population. Par exemple, en exposant une reproduction en haute qualité d’une peinture du XIXè siècle où on peut voir des esclaves dans le port de Gustavia. « ça ne doit pas forcément être partout sur l’île, précise Emila Felicia Klause. Mais au bon endroit et avec une bonne mise en contexte, cela pourrait permettre de mieux comprendre cette période de l’histoire de l’île. »

Journal de Saint-Barth N°1674 du 16/07/2026

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