Saint-Barth -

Inceste : « La première fois, j’avais trois ans »

Dans la grande salle de la Capricieuse, à la capitainerie de Gustavia, un silence pesant s’installe. Saisie par l’émotion, une femme a pris le micro pour raconter les agressions sexuelles répétées qui lui ont été infligées tout au long de son enfance. « La première fois, j’avais trois ans, sanglote-t-elle. Ce qui aurait pu être un acte isolé est devenu une habitude. » Sans détour, elle évoque les actes subis de la manière la plus crue. Son témoignage émeut, révolte. Qu’il s’agisse de la députée Maud Petit, présidente de la commission d’enquête sur l’inceste à l’Assemblée nationale, de la magistrate Ségolène Pasquier, présidente du tribunal judiciaire de Basse-Terre ou de l’ensemble des participants à la conférence organisée le samedi 20 juin, tous sont marqués au fer rouge par le récit qu’ils viennent d’écouter. Ils le seront encore quelques minutes plus tard lors d’un second témoignage délivré dans l’émotion et la souffrance par un autre habitant de Saint-Barthélemy.

« L’absence de réponse pénale proportionnée »
Si la première vice-présidente du conseil territorial, Marie-Hélène Bernier, a mis en place cette conférence-débat, c’est dans le but de dresser des constats. Celui des outils mis à la disposition des victimes et de la justice, mais aussi celui du silence qui entoure encore les affaires d’inceste et de violences faites aux enfants. « Notre responsabilité collective est de briser ce silence, d’écouter les victimes, de renforcer leur protection et de mobiliser tous les acteurs concernés afin qu’aucun enfant ne soit laissé seul face à ces violences qu’on retrouve dans tous les milieux », déclare l’élue. Elle souligne toutefois « la difficulté de parler sur un tout petit territoire ». L’une des nombreuses composantes qui amplifie davantage la souffrance des victimes.
Lors de leur prise de parole, les intervenants prennent soin de décrire avec précision la nature de leur travail pour lutter contre l’inceste et apporter des aides aux victimes. Présidente de la commission d’enquête sur l’inceste à l’Assemblée nationale, Maud Petit participe à la conférence depuis Paris, en « visio ». La députée souligne « l’impunité des auteurs » et « l’absence de réponse pénale proportionnée aux faits commis ». Elle indique : « 7,4 millions de personnes disent avoir été victimes d’inceste, mais il faut y ajouter celles qui ne parlent pas. Moins de 1% des auteurs sont condamnés. 77% des violences sexuelles sur mineurs sont commises dans la famille. La protection des enfants est insuffisante. »

« Je voulais l’affronter »
Comme Maud Petit, les députés Frantz Gumbs (Saint-Martin et Saint-Barthélemy) et Christian Baptiste (Guadeloupe, rapporteur de la commission d’enquête sur l’inceste à l’Assemblée nationale), ainsi que la sénatrice Micheline Jacques participent aux échanges en « visio ». Cécile Rubino Tessier, conseillère territoriale chargée des Affaires sociales, insiste sur le fait qu’il « ne faut pas attendre que les enfants parlent pour les protéger ».
« Pendant toutes ces années, j’avais des pensées suicidaires, témoigne une femme. Au moment où l’on décide de parler, on sait qu’il ne se passera probablement rien. Mais je voulais l’affronter (son agresseur). Il a toujours nié, même au moment du procès. Il s’est enfui. Il a été retrouvé trois mois plus tard. Il s’était suicidé. » Olivier Fatou représente l’organisme France Victimes. « C’est très compliqué de parler après ce témoignage, souffle-t-il. Je l’ai pris de plein fouet. » Ségolène Pasquier, présidente du tribunal judiciaire de Basse-Terre, avance : « On n’imagine pas, dans une vie ordinaire, que des actes aussi horrifiants puissent exister. Témoigner comme l’a fait madame, c’est très courageux. »

Le protocole Mélanie
A Saint-Barthélemy, l’adjudante Anaïs Godet est, au sein de la gendarmerie, la référente pour les violences intra-familiales. Elle est aussi la seule à être formée à la procédure Mélanie, du nom de la première enfant qui a été entendue selon un protocole étasunien créé en 1990. Une méthode utilisée en France depuis 2016. Problème : pour le moment, la gendarmerie ne dispose pas encore de l’équipement adéquat. Comme un miroir sans tain. Une salle Mélanie pourrait toutefois être aménagée dès le mois de septembre.
Signalement au parquet, auditions, enquête, expertise psychologique, l’adjudante détaille les étapes d’une plainte. L’hôpital et la PMI (Protection maternelle et infantile) qui pallient l’absence d’une unité médico-légale et transmettent leurs examens à l’Institut de Guadeloupe, la présence d’un seul gynécologue sur l’île… « J’ai traité plusieurs affaires d’inceste, confie-t-elle. Ce qui me fait tenir, c’est la suite judiciaire. Un homme qui m’avait avoué les faits a été condamné à treize ans de prison. Ça peut paraître peu, mais il est en prison. »

« En colère »
Un second témoignage plonge à nouveau l’assistance dans une émotion empreinte de révolte et d’effroi. « J’avais sept ans quand ça m’est arrivé, lance un homme secoué par l’émotion. Aujourd’hui, je suis en colère. Mon agresseur est toujours dehors. Cela fait six ans que j’ai porté plainte, rien ne se passe. Le croiser dans des lieux publics, le voir regarder des enfants… Sortir du silence, c’est très difficile. Ma mère a dû quitter l’île. Moi, j’ai choisi de rester et de me battre. Mais que faut-il faire ? »
Le parcours judiciaire est décrit comme un « tsunami » par Olivier Fatou. « Et il est encore plus grand quand on est à Saint-Barthélemy », constate-t-il. « On incite les victimes à parler, mais elles ne sont pas préparées à ce qui les attend, remarque Maud Petit. Et le manque de moyens est criant dans les territoires d’Outre-mer. » Comme l’absence de famille d’accueil à Saint-Barthélemy. Un dossier sur lequel travaille activement le centre médico-social.

 

Quelques contacts utiles

• France Victimes – Téléphone : 0690378401. Courriel : francevictimes978@gmail.com
• La Maison des femmes – Téléphone : 0690503131. Courriel : maisondesfemmes978@gmail.com
• Maison de protection des familles (Saint-Martin) – Téléphone 0590528849. Courriel : pf.comgendsbsm@gendarmerie.interieur.gouv.fr
• Protection maternelle et infantile (Saint-Barth) –  Téléphone : 0590294969. Courriel : pmi@comstbarth.fr 

 

 

Journal de Saint-Barth N°1671 du 25/06/2026

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